Une taxe "Nutella", contre l’excès d’huile de palme ?

Entretien : T.Bo Publié le - Mis à jour le

Ripostes

Yvan Larondelle, professeur à l'UCL, directeur de l'unité de biochimie de la nutrition, ingénieur chimiste et des industries agricoles

La commission du Sénat français veut surtaxer l’huile de palme pour des raisons de santé. Quel est votre avis ?

Ce n’est pas l’huile de palme mais son excès de consommation qui est néfaste pour la santé. Pourquoi cet excès ? Parce que c’est l’huile végétale la moins chère sur le marché. Technologiquement, elle est assez stable, les denrées alimentaires ne vont donc pas s’oxyder rapidement. Peu fluide, sa consistance (intermédiaire entre la graisse et l’huile) est intéressante alors que d’autres huiles (colza, maïs, lin) restent liquides à basse température. Ces intérêts financiers et technologiques ont introduit l’huile de palme dans toute une série de denrées alimentaires, souvent à l’insu du consommateur. Il n’y a pas d’obligation à indiquer "huile de palme" sur l’étiquette; "huile végétale" suffit. Ce qui trompe le consommateur lambda qui associe positivement le concept "huile végétale". Pourquoi l’huile de palme amène des problèmes de santé quand on en mange trop ? Le responsable est l’acide palmitique. Il est présent dans une majorité des denrées alimentaires (huiles végétales, poissons, viandes ) mais dans une proportion raisonnable. Plus dans l’huile de palme où il représente 45 % des acides gras. Comparons avec les 25-30 % dans la matière grasse laitière ou les 25-30 % dans le lard de porc. Des études épidémiologiques menées chez l’homme indiquent clairement que la consommation excessive d’huile de palme augmente le risque de maladies cardio-vasculaires.

Des ONG dénoncent aussi les conséquences sociales et sur les forêts primaires d’Asie de l’intensification de la culture des palmiers.

C’est complexe. Le palmier à huile pose problème dans le cadre de monoculture dans des zones immenses où les forêts ont été rasées. La perte de biodiveristé est catastrophique. Imaginez aussi les conséquences d’une maladie sur 5 000 hectares de monoculture. L’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques y est donc importante.

Des responsables politiques français veulent diminuer la consommation d’huile de palme, ont-ils raison ?

C’est intéressant par rapport à l’impact sur la santé. Concernant l’environnement, je ne crois pas que cette mesure va pénaliser spécifiquement les monocultures industrielles intensives. Des producteurs "respectueux" d’huiles de palme risquent d’être touchés. Des labels durables existent aujourd’hui.

Surtaxer l’huile de palme est une bonne piste ?

C’est une piste mais il y en a d’autres, sans doute meilleures. On risque alors d’imposer des taxes sur beaucoup de produits avec excès de sucre, de tel édulcorant ou de telle protéine et ne plus s’y retrouver. Je préférerais une intervention en amont du consommateur. Des réglementations pourraient aller dans le sens d’une suppression de certains produits ou au moins d’en diminuer les quantités, soit le pourcentage de tels types d’acides gras et de telles molécules. Dans ce cas, avec des étiquetages clairs et accessibles, il faudrait obliger les producteurs d’aliments élaborés à indiquer le pourcentage d’huile de palme dans le produit fini. Mettre sur les étiquettes des denrées alimentaires "contient X % d’huile de palme". Lever le flou sur cette appellation "contient de l’huile végétale" : cela peut tout dire et n’importe quoi. Comme c’est l’excès qu’il faut diminuer, les consommateurs pourraient être mieux informés et agir en fonction. Maintenant, il faudra réfléchir par quoi les industriels pourraient remplacer l’huile de palme. Certaines recherches s’orientent vers des matières grasses riches en acide stéarique, un acide gras saturé qui ne pose pas de problème en santé car métabolisé rapidement par l’organisme. On en trouve notamment dans le beurre de cacao ou le blanc de bœuf.

Véronique Squelart, directrice de la communication chez Ferrero, producteur notamment de Nutella

Contenant plus de 70 % d’huile et de sucre, Nutella est emblématique des produits à l’huile de palme. Des études scientifiques avancent qu’une consommation excessive de ces produits peut avoir des répercussions négatives sur la santé cardiovasculaire. Que répondez-vous ?

En soi, l’huile de palme ne présente aucun danger. Mais comme d’autres matières grasses, il ne faut pas en abuser. Nous l’utilisons pour obtenir la texture et l’onctuosité adéquate de notre produit Nutella sans devoir recourir au processus d’hydrogénation. La consommation de produits avec huile de palme ne comporte aucun danger si elle rentre dans le cadre d’une consommation équilibrée et variée.

Si vous êtes “célèbre” aujourd’hui, n’est-ce pas parce que vos publicités et votre marketing invitent à une consommation importante de Nutella et non équilibrée ?

Je ne pense pas. Nous faisons fort attention. Notre recommandation au niveau de la consommation de Nutella est de prendre deux tartines avec 15 grammes de Nutella par tartine, et ce dans le cadre d’un repas normé avec un verre de lait et un autre de jus d’orange. Nous vendons des petites coupelles de 15 grammes et c’est amplement suffisant.

Un autre argument pour diminuer l’usage important d’huile de palme vise la déforestation en Asie où sa culture s’intensifie.

En soi, l’huile de palme n’est pas nocive pour l’environnement. Ce qui pose problème, c’est l’intensification de sa culture qui peut être à l’origine de conséquences environnementales. Vous devez savoir que la déforestation se produit surtout en Indonésie, pas en Malaisie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée où, en tant qu’industriel, nous nous fournissons. Nous soutenons aussi la campagne “déforestation zéro” pour la sauvegarde des forêts primaires. Nous sommes aussi membre de la RSPO – Roundtable on Sustainable Palm Oil – qui veut mettre en place une filière d’approvisionnement durable, respectueuse des hommes et de l’environnement. En 2015, nous voulons être à 100 % durables avec le critère de certification le plus strict.

Que pensez-vous de cette volonté du Sénat en France d’augmenter de 300 % la taxe (de 98 € à 400 € la tonne) sur l’huile de palme afin de convaincre les industriels à y substituer des composants moins dangereux pour la santé ?

Cette taxe est injuste parce qu’elle stigmatise une huile en particulier. Elle laisse à penser que tous les produits comportant de l’huile de palme pourraient être mauvais pour la santé. Ce n’est pas correct. Il ne faut pas oublier que derrière cette huile de palme, il existe une industrie énorme. Remplacer l’huile de palme par de l’huile de tournesol serait une catastrophe écologique. Et sur le plan nutritionnel, l’huile de palme peut rentrer dans une consommation équilibrée.

Les industriels ne devraient-ils pas changer d’ingrédient ?

On peut toujours améliorer ses produits.

Ferrero va-t-il changer la recette du Nutella ?

Non, il n’y a pas de raison de le faire. L’huile de palme participe à l’onctuosité et au goût de notre produit.

En Belgique, le Conseil supérieur de la santé va bientôt sortir un rapport où les experts soulignent les aspects nocifs pour la santé d’une absorption excessive d’huile de palme, présente dans de nombreux produits alimentaires. Cela ne risque-t-il pas de faire bouger le politique en Belgique ? Vers une surtaxe ?

Ce serait injuste et injustifié. Quant au rapport sur l’huile de palme, je ne l’ai pas encore lu et nous ne présageons pas de sa teneur finale. On reproche à l’huile de palme son apport en acides gras saturés. Je répète que l’huile de palme n’est pas nocive en soi : il faut une alimentation variée, équilibrée et avec des portions.

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