Ripostes

Lancé vendredi dernier, le hashtag #balancetonporc, invitation faite aux femmes à dénoncer les hommes qui les ont harcelées, a déjà suscité des dizaines de milliers de témoignages sur Twitter. Dénonciations salutaires? Violations de la présomption d’innocence?


Avec son nom

Sandra Muller, journaliste à "La Lettre de l’audiovisuel".

" J’ai lancé un appel à dénoncer le harcèlement sexuel au travail, car un homme a eu un comportement inapproprié à mon égard. Après l’avoir dénoncé publiquement, j’ai recueilli d’autres témoignages. L’homme a mis un terme à ses agissements. "


Sur Twitter, vous invitez les victimes de harcèlement au travail à nommer leur bourreau et à décrire les faits sur les réseaux sociaux, en utilisant le hashtag - autrement dit le mot-clé - #balancetonporc. Pourquoi ?

Comme vous le savez, aux Etats-Unis, où je vis, l’affaire Harvey Weinstein fait grand bruit. Il y a eu un article du "Parisien" qui expliquait qu’à Cannes, on appelait ce producteur hollywoodien le porc. J’ai trouvé cela très fort en termes d’impact. Vendredi passé, j’étais avec une amie, qui a également connu des problèmes de harcèlement au travail, et on s’est dit qu’on allait créer ce hashtag : #balancetonporc. C’était une blague au départ. Je ne suis pas issue du marketing, je ne suis pas une spécialiste de Twitter. Je suis simplement quelqu’un qui aime manier l’ironie. Quand je trouve certaines choses violentes, je les fais passer avec beaucoup d’humour. J’ai trouvé que ce hashtag, c’était drôle, que le mot porc était vulgaire à souhait et que cela parlait à tout le monde.

Depuis vendredi, on dénombre plus de 60 000 tweets avec le mot-clé #balancetonporc. Vous attendiez-vous à ce que votre appel connaisse un tel succès ?

Non, je suis complètement dépassée. Cela fait quelques jours que je dors très peu pour essayer de répondre à tous les messages que je reçois. En même temps que je vous parle par téléphone, je m’habille en vue d’une interview pour "BFMTV".

Pensez-vous que votre appel libère la parole de nombreuses victimes de harcèlement ?

Oui, complètement. De ce côté-là, je suis sereine et tranquille. Quand je vois le nombre de réactions suscitées, je suis assez positive sur le fait que les victimes se mettent à parler. Au départ, ce hashtag était destiné à interpeller notre corporation de journalistes, car j’avais entendu des consœurs se plaindre de comportements inappropriés. Je voulais inventer un moyen pour qu’on puisse en parler entre nous. Finalement, tout le monde s’est approprié le mot-clé #balancetonporc. Je trouve que les témoignages sont poignants, ils sont criants de vérité. Parmi ces témoignages, j’en ai vu une poignée accusant nommément l’auteur des faits. J’en ai recensé trois. Suite à son message, une femme s’est fait complètement laminer. Il y a de nombreux messages de soutien, mais tout autant de commentaires lui reprochant de se livrer à de la délation. Selon moi, cette femme est pourtant courageuse. Elle ne se cache pas, elle parle en son nom. Une autre a dû retirer son message de Twitter, suite à l’intervention d’avocats. Cette femme aurait perdu son job.

Ne craignez-vous que Twitter se transforme en jury populaire ?

On me dit que j’invite à la délation, mais ce n’est pas mon intention. Au départ, mon appel est destiné aux femmes journalistes, clairement identifiées sur Twitter. Celles-ci ne vont pas se mettre à raconter n’importe quoi, elles risqueraient de perdre leur job. Et puis, attention, c’est bien beau de parler de délation, mais on préfère quoi ? Que les victimes se taisent ? On préfère prolonger l’omertà ? Alors, moi, j’ai envie de dire, stop. La plupart de ceux qui parlent de délation, ce sont des hommes que cette démarche dérange.

Selon vous, les accusations mensongères seraient rares ?

Oui, il y a beaucoup de victimes et peu d’accusations mensongères. Je rappelle que seuls 4 % des plaintes sont fausses… Sur le web comme partout.

Vous avez vous-même accusé de harcèlement un ancien dirigeant de France 2 et ancien président de la chaîne Equidia. Vous avez dévoilé son nom sur les réseaux sociaux. Pour vous, était-ce une démarche nécessaire ?

Cet homme n’a pas hésité à me balancer : "Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit." Quand je l’ai dénoncé publiquement, cela m’a permis de récolter des témoignages confirmant que celui-ci avait des comportements inappropriés, et il a bien dû arrêter. Comme dans l’affaire Harvey Weinstein, désigner nommément l’auteur de harcèlements peut permettre de résoudre la situation. Actuellement, la justice n’offre pas assez de solutions aux victimes.


Sans son nom

Sylvie Tenenbaum, psychothérapeute. Auteure de "Les hommes naissent libres et égaux… et les femmes ?" (Albin Michel).

" Dire qu’on a subi le comportement d’un porc, oui. Donner le nom du porc, non. C’est prendre le risque d’un procès en diffamation. Donner le nom doit se faire dans un autre contexte que sur les réseaux sociaux, en déposant plainte notamment. "


En lançant #MyHarveyWeinstein, la canadienne Anne Donahue a voulu inciter les femmes à briser l’omertà et à raconter le harcèlement sexuel dont elles ont été victimes dans leur travail en donnant le nom et les détails sur Twitter. Un autre appel, #BalanceTonPorc, posté le 13 octobre par Sandra Muller, a suscité plus de 50 000 tweets dont de nombreux témoignages en deux jours. Comment analysez-vous ce phénomène ?

Il était grand temps. Les statistiques montrent qu’il y a très peu de femmes qui osent dénoncer les hommes qui les harcèlent voire qui les violent. C’est le résultat d’une culture millénaire. Des femmes parlent, enfin ! C’est un exemple à donner pour les plus jeunes qui, je le constate en tant que thérapeute, n’osent toujours rien dire.

Les réactions ne risquent-elles pas d’être peu crédibles et vite oubliées sur les réseaux sociaux, caisses de résonance exacerbée ?

On peut y lire tout et n’importe quoi, des choses vraies et des choses fausses. Autant je condamne beaucoup d’échanges sur les réseaux sociaux, autant je considère qu’ici, ce média s’avère utile pour libérer la parole et dénoncer ce genre de pratique.

Pourquoi ?

Pour permettre aux femmes qui ont subi ce genre de comportements de sortir du silence, plutôt que de se taire avec les troubles psychologiques que cela engendre. Dire les choses est un premier pas pour ne plus rester dans la honte, dans ces sentiments de souillure et l’humiliation, de vivre constamment dans la frustration et, pour certaines, de tomber en dépression. Le sentiment de culpabilité est aussi présent avec des incidences sur la vie personnelle et sur les relations avec les hommes en général. Les conséquences sont graves même si la vie n’a pas été en danger comme dans le cas d’un trouble de stress post-traumatique.

Comment dépasser ce traumatisme ?

Sortir du silence est déjà un excellent moyen. C’est montrer une force et du courage. Si certaines le font, d’autres vont suivre le mouvement. Le fait de dénoncer permet de sortir de ces sentiments d’impuissance et d’injustice. Mais ça ne suffit pas, il faut ensuite se faire aider.

Injustice parce que le harcèlement est peu poursuivi.

En la matière, on se heurte à la question de la preuve. Sans témoin, on ne peut pas donner de preuve. On remet souvent en question la parole des victimes à moins qu’elles ne soient couvertes de bleus. La justice n’a pas encore édicté de loi adaptée pour permettre la reconnaissance de ce type d’actes. Dans la culture patriarcale, on ne croit pas les femmes. Quant aux hommes qui subissent des sévices sexuels, ils sont encore moins crédibles, je le vois bien dans mon métier.

A quoi attribuez-vous ces comportements et comment les modifier ?

Je ne suis pas une féministe misandre mais il y a sur terre des hommes qui se croient tout permis avec les femmes. A les entendre, certains gestes, paroles ou attouchements seraient même flatteurs pour elles, rendant grâce à leur beauté. Pour eux, il est normal qu’un homme ne puisse pas résister à une femme qui se met en valeur, comme si la testostérone ne pouvait pas se contrôler. Une femme qui est court vêtue n’a que ce qu’elle mérite, affirment-ils. Même des policiers le déclarent ! C’est un problème d’état d’esprit gravé dans l’inconscient collectif. Ces hommes qui se permettent tout doivent changer de mentalité. L’éducation peut y contribuer mais il faudra beaucoup de temps.

Etes-vous d’accord avec le fait de "balancer" le nom du "porc" sur le réseau social ?

Dire qu’on a subi le comportement d’un porc, oui. Donner le nom du porc, non. C’est prendre le risque d’un procès en diffamation. La personne déjà victime se retrouverait alors en position d’accusée. Donner le nom doit se faire dans un autre contexte que sur les réseaux sociaux, en déposant plainte notamment.



Des chiffres inquiétants

Un homme sur quatre admet avoir eu des comportements sexistes au travail, selon une étude de Jump, une association qui lutte contre les inégalités entre hommes et femmes en entreprises et au travail.

Presque toutes les femmes (94 %) ont déjà été victimes de sexisme au travail, précise une autre étude de Jump. Il peut s’agir de remarques déplacées, mais aussi, pour 9 % d’entre elles, d’agressions physiques.

Grande chance. " L’affaire Harvey Weinstein est une aubaine, enfin la parole se libère ", commente Isabelle Lenarduzzi, directrice de Jump.


Bonne intention et délation

Le philosophe Raphaël Enthoven , dans une chronique lundi matin sur Europe 1 à propos de #balancetonporc, se réjouissait que " la parole remplace la loi du silence ". Mais il tenait à nuancer : " Une chose est de dire ce qui s’est passé, tout autre est de balancer les gens. […] Le vrai problème de cette démarche c’est que la meilleure intention du monde culmine parfois dans la délation. […] Sur Twitter, votre dossier n’est jamais examiné. Un seul témoignage suffit à vous condamner. […] Il est urgent que les lois changent pour éviter qu’une justiciable se prenne pour une justicière." Et de conclure, plutôt que " balance ton porc ", il propose " dénonce ton porc à la justice ".