Ripostes Découvrez le "OUI" par Eric Champel, journaliste à France Football, et le "NON" par Laurent Denis, avocat dans le domaine du droit du sport.

OUI

Eric Champel, journaliste à France Football.

La Fifa prête tellement le flanc à toutes les suspicions que cela laisse libre cours à tous les scénarios. Il faut dire qu’elle a un lourd passif de magouilles en tous genres. Par exemple, lorsque la fédération mondiale a attribué la Coupe du monde 2022 au Qatar, pour se rendre compte trois ans plus tard qu’il était impossible d’y jouer au football pendant l’été.

Vous êtes, en tant que journaliste à "France-Football", un spécialiste de ce sport au niveau mondial. A propos du tirage des groupes pour la Coupe du monde qui aura lieu ce vendredi, certains affirment que, d’ores et déjà, il y a eu des bidouillages. Vous confirmez ?

Il y a en effet deux poids, deux mesures. On a pris une règle pour désigner les têtes de série et on en applique une autre pour savoir dans quel chapeau seront versés les différents pays. Cela donne donc l’impression que c’est bidouillé et que, une fois de plus, la Fifa (Fédération internationale de football association) n’en fait qu’à sa tête. Elle change les règles en cours de jeu, et en plus, elle communique très mal sur ces décisions, renforçant encore l’impression d’enfumage.

Comment expliquez-vous cette situation qui se répète de quatre ans en quatre ans ?

Au mieux, la Fifa et son président Sepp Blatter ne mesurent pas l’impact de leurs décisions. Ils sont dans une espèce de bulle et ils font comme cela les arrange, persuadés de leur totale impunité. C’est le problème qui est déjà posé déjà aujourd’hui avec l’élection qui aura lieu pour la présidence en 2015. Il faudrait en profiter pour rendre la gouvernance du football mondial plus transparente, comme on le demande désormais à toute multinationale, mais, manifestement, on sent qu’on n’en prend pas la direction.

Est-ce dû à sa superbe indifférence face aux critiques, où existe-t-il en son sein un système plus organisé d’influences; certains parlant même de "mafia" du foot ?

C’est cela qui est extraordinaire : la Fifa prête tellement le flanc à toutes les suspicions par rapport à sa politique, autour de laquelle en plus elle communique très mal, que cela laisse libre cours à toutes les interprétations et à tous les scénarios. Il faut dire aussi qu’elle a un lourd passif. Et cela n’est rien par rapport à ce qui s’est passé il y a juste trois ans lorsque la Fifa a attribué la Coupe du monde 2022 au Qatar. "France-Football" a beaucoup enquêté sur le sujet et nous avons mis au jour de forts soupçons - pour rester modérés - de collusion, de compromission et de corruption.

Qu’est-ce qui vous permet d’étayer ces affirmations ?

Je pense que le Qatar a exploité jusqu’au bout toutes les failles du système qui régit la Fifa, dont on sait désormais comment le comité exécutif est influençable, collectivement, mais aussi individuellement pour certains membres. Je ne dis pas, parce que je n’en ai pas la preuve écrite, qu’il y a eu corruption, mais je peux affirmer par exemple que la France et l’Allemagne ont fait des pieds et des mains pour que le Qatar soit choisi. Ainsi Nicolas Sarkozy a sciemment utilisé de son influence pour que Michel Platini vote en faveur de ce pays. Et ce n’est pas le seul : Doha a exploité grâce à sa richesse tous les leviers pour emporter l’affaire, alors que, objectivement, c’est une aberration climatique, sportive et politique.

Pourquoi ?

Personne n’ignorait avant de voter quelles seraient les conditions de jeu en plein été, la période où ont lieu systématiquement toutes les Coupes du monde de football. Il y avait, précédemment, des tas de rapports, dont ceux de la commission médicale. Mais il a fallu trois ans pour qu’on feigne commencer à s’en préoccuper. Même s’ils ont le projet de mettre la climatisation dans le stade, dans les hôtels, et dans les centres d’entraînement, ont-ils l’intention de climatiser le désert pour que les supporters, comme ils aiment le faire, puissent découvrir le pays ? Le Qatar, c’est grand comme l’Île-de-France ou la Corse. Enfin, et c’est très important, le pays ne brille pas pour sa politique des droits de l’homme ! On voit actuellement comme ils traitent les immigrés qui travaillent sur le chantier.

Malgré tout cela, les supporters ne se moquent-ils pas de ces questions, pour autant qu’on leur donne du spectacle et que leur pays gagne ?

Certains comportements peuvent le laisser penser, de la part notamment de quelques médias. Mais il faut que les choses évoluent et que chacun se rende bien compte que si on laisse le pouvoir de l’argent prendre sans cesse plus d’influence à ce niveau, le sport qu’on aime va devenir une farce pathétique.


NON

Laurent Denis, avocat dans le domaine du droit du sport.

Tout n’est pas rose à la Fifa, loin de là. Un des problèmes qui lui est propre, c’est son monopole du football qui peut donner lieu à des abus. Cependant tout n’est pas aussi sombre qu’on le dit et la critique est parfois trop facile. Aujourd’hui, la Fifa sait qu’elle n’est plus au-dessus des lois et elle les respecte. Elle défend aussi des vertus importantes.

En tant qu’avocat dans le domaine du droit du sport, vous connaissez bien les institutions qui s’y rapportent et en particulier celles du football. Peut-on dire que tout est pourri au royaume de la Fifa ?

Depuis plusieurs années, une juridiction suisse surveille la Fifa de près. Il y a, au-dessus de l’organisation, des juges qui ne sont pas corrompus et qui vérifient ses mécanismes dans différents domaines. Tout le monde connaît le scandale ISL (NdlR: du nom d’une ancienne société de marketing qui gérait en exclusivité des droits de télévision de la Coupe du monde) et le fait que ceux qui avaient reçu des pots-de-vin ont été poursuivis et chassés de l’organisation. Voyez aussi l’intervention de la Commission européenne lorsqu’il s’est agi de réguler les matières des transferts et des indemnités de formation. Il y a une justice qui existe et, croyez-moi, la justice suisse suit cela de près. Je ne pense donc pas que la Fifa soit pourrie.

Les critiques à son encontre sont pourtant nombreuses et parfois très violentes…

Gérer le football à travers le monde n’est pas évident vu les enjeux financiers, politiques et économiques. C’est vrai qu’on a parfois l’impression qu’il s’agit d’un Etat dans l’Etat. Je peux cependant vous dire que la Fifa fait beaucoup de choses très bien. Lorsque qu’un joueur se trouve dans un pays où les droits l’homme ne sont pas respectés - avec une justice corrompue par exemple - l’idée de savoir qu’il existe à la Fifa une chambre de résolution de litiges, une commission du statut du joueur, pour que les droits de la défense soient préservés et qu’un joueur puisse continuer sa carrière, je trouve cela plutôt bénéfique. Soulignons aussi l’alliance de la Fifa avec Interpol contre la corruption des matches et la protection des mineurs qui évite des situations inacceptables. Il y a vingt ans, par exemple, on prenait un joueur africain qu’on mettait dans un grenier et s’il ne plaisait pas, on le renvoyait et il devait se débrouiller tout seul. Désormais, il existe de véritables sanctions disciplinaires à l’égard des clubs qui ne respectent pas cette protection des mineurs. Il y a aussi une vraie lutte contre le racisme.

En interne, la Fifa est-elle organisée pour éviter d’éventuelles dérives ?

Consultez le site de la Fifa et voyez comme il est bien fait. Vous découvrirez qu’il existe un ensemble de commissions éthiques exerçant un véritable contrôle. Les statuts actuels de l’organisation qu’on peut y lire ont été modifiés à de nombreuses reprises concernant l’élection des membres, les mandats et les règles à respecter. Cela n’a plus rien à voir avec ce qui existait il y a une vingtaine d’années. En matière de gouvernance, des audits externes ont été faits. Les rapports financiers sont aussi publiés sur le site. Il y a dix ans vous n’aviez pas tout cela. Aujourd’hui, tout est transparent, facile d’accès et disponible en quatre langues.

Les maillons faibles ne sont-ils pas les individus qui composent la Fifa ?

C’est plutôt le corporatisme ou les affinités. Il y a peut-être des manœuvres dilatoires qui existent. La Fifa n’a pas raison sur tout. Le droit d’accès à la justice, c’est quelque chose de difficilement accepté à la Fifa. Tout cela n’empêche pas de constater des améliorations.

Que pourrait faire la Fifa pour améliorer encore les choses ?

Peut-être pourrait-elle accentuer les audits externes. Un tirage au sort surveillé par une magistrature indépendante pourrait aussi être une bonne chose. Des huissiers de justice présents lors des tirages au sort ou des décisions de ce type par exemple.

S’agissant des tirages au sort, on a déjà entendu parler de boules chaudes ou encore de boules vibrantes… C’est de l’ordre du mythe tout cela ?

Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais ce serait énorme. Comment oser imaginer, devant la planète entière et devant les journalistes qui ont un pouvoir d’investigation, une boule qui tremblerait lorsque des personnalités comme messieurs Blatter et Beckenbauer les piochent. J’imagine mal une telle dérive, mais si c’est le cas, c’est inacceptable et il faut le dénoncer.