Au Pakistan, les extrémistes du TLP dictent leur loi

Publié le à Islamabad (AFP)

Il a appelé à l'assassinat de juges, à des mutineries dans l'armée et même à anéantir les Pays-Bas par la force nucléaire: au Pakistan, le parti extrémiste Tehreek-e-Labaik Pakistan (TLP) multiplie les provocations et dicte sa loi.

Ce groupe a réussi à paralyser le pays pendant trois jours la semaine dernière en protestation au récent acquittement de la chrétienne Asia Bibi, condamnée à mort pour blasphème en 2010.

Mené par le religieux Khadim Hussain Rizvi, adepte de l'invective, ce parti a fait du blasphème, une question extrêmement sensible au Pakistan, une arme politique, qui lui a permis de faire plier deux gouvernements successifs.

Les craintes sont vives que le TLP encourage la radicalisation d'une frange croissante de la population, dans un pays où une guerre contre le terrorisme longue et sanglante s'est achevée il y a deux ans à peine.

- D'où vient le TLP? -

Le TLP a démarré comme un mouvement demandant la libération de Mumtaz Qadri. Ce garde du corps avait assassiné en 2011 l'homme qu'il était censé protéger, le gouverneur du Pendjab Salman Taseer, parce que celui-ci avait appelé à réformer la très controversée loi sur le blasphème.

Après la pendaison de Qadri en 2016, le TLP s'est mué en parti politique à succès. Lors des élections législatives de juillet dernier, ses candidats ont rassemblé plus de 2,23 millions de voix, remportant deux sièges de députés provinciaux.

Le parti islamiste prend sa source dans le mouvement musulman barelvi - lui-même issu de la tendance soufie, très populaire partout au Pakistan, notamment dans le Pendjab, sa province la plus peuplée.

En faisant du blasphème son unique programme, le TLP s'est positionné comme protecteur de l'islam. Ses partisans sont prêts à tout pour défendre l'honneur du prophète Mahomet tandis que ses opposants sont présentés comme les ennemis de cette religion.

"La violence se vend bien. Ils ont prouvé qu'ils pouvaient tuer et être tués pour leur cause", observe l'éditorialiste Khurshid Nadeem.

- Quels sont ses grandes dates ? -

En novembre 2017, le TLP, inconnu jusqu'alors, réussit à bloquer les principales routes d'accès à la capitale Islamabad trois semaines durant pour protester contre un amendement au code électoral qui revient selon lui à infléchir la loi sur le blasphème.

Une intervention manquée de la police pour déloger ses partisans fait sept morts. Le TLP obtient la démission du ministre de la Justice, actée dans un accord signé directement avec la puissante armée pakistanaise.

Six mois plus tard, un homme se revendiquant du mouvement tire sur le ministre de l'Intérieur, le blessant. Le TLP se distancie de l'incident.

Durant la dernière campagne électorale, son leader Razvi déclare qu'il fera "disparaître les Pays-Bas de la face du monde" s'il est élu, en représailles à l'organisation d'un concours de caricatures de Mahomet par le député islamophobe Geert Wilders.

Le parti reprend de la voix après l'arrivée au pouvoir du nouveau Premier ministre Imran Khan en août. Un conseiller économique du gouvernement, au CV pourtant irréprochable, est remercié au motif qu'il est ahmadi, une minorité religieuse dont les croyances sont vues comme blasphématoires au Pakistan.

Le TLP se distingue encore après l'acquittement de la chrétienne Asia Bibi le 31 octobre. Ses membres bloquent pendant trois jours les principaux axes du pays. Ses chefs appellent à tuer les juges ayant rendu ce verdict et intiment à l'armée de se mutiner. Le gouvernement se retrouve contraint de signer un accord avec le TLP, perçu par beaucoup d'observateurs comme une capitulation.

"Pour les politiciens pakistanais, il est plus facile de défier les tribunaux que des manifestants violents qui prétendent être les vrais représentants de l'islam", commente Omar Waraich, d'Amnesty International.

- Quel danger représente-t-il ? -

Alors que les talibans pakistanais, combattus des années durant, étaient issus de la frange minoritaire déobandi, le courant barelvi est l'un des principaux du pays, ce qui fait craindre une radicalisation de masse.

"Ils se focalisent particulièrement sur le Pendjab et le Sindh (Sud) et ont déjà radicalisé une grande partie de la société" de ces deux provinces, s'inquiète l'analyste sécuritaire Amir Rana.

L'armée pakistanaise reste aussi hésitante à agir, craignant qu'une intervention trop lourde aboutisse à une éruption de violence, comme lorsque les soldats avaient pris d'assaut la Mosquée rouge d'Islamabad en 2007.

"Nous avons des centaines de milliers de membres des forces armées, mais nous ne pouvons pas protéger nos citoyens d'une violence éhontée et organisée", regrettait le week-end dernier l'éditorialiste Fahd Husain.

"L'autorité du gouvernement de l'Etat ne s'est pas affaiblie, poursuivait-il. Elle a été remplacée par celle de Khadim Hussain Rizvi et du TLP."

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