Camille Lepage, espoir du photojournalisme, voulait témoigner quoi qu'il arrive

Publié le à Paris (AFP)

Témoigner, quoi qu'il arrive. C'est ce qui faisait avancer Camille Lepage, photographe française de 26 ans pleine de talent, qui a été retrouvée morte mardi en Centrafrique, où elle réalisait un travail en profondeur sur cette région souvent éloignée des projecteurs médiatiques.

"Elle était venue nous voir il y a environ deux ans, recommandée par un autre photographe. On a regardé son travail et on s'est dit qu'elle allait exploser dans les prochaines années", explique à l'AFP Wilfrid Estève, responsable de Hans Lucas, l'agence qui diffusait ses photos.

Depuis, son travail avait été publié dans de grands journaux français et étrangers, dont le New York Times, le Washington Post, le Guardian ou Le Monde. En février, elle avait remporté un prix prestigieux, le Pictures of the Year (POY), dans la catégorie portrait.

"Tout de suite après, elle nous a dit qu'elle partait s'installer au Soudan du Sud. Elle avait 24 ans. Elle nous a bluffé par sa détermination", ajoute-t-il, en décrivant quelqu'un "de rigoureux, mûr et réfléchi" qui "travaillait ses sujets sur du vrai long terme".

Née à Angers, Camille avait fait des études de journalisme en Angleterre, dont un semestre au Danemark, en Erasmus, qu'elle avait partagé avec Virginie Nguyen Hoang, également photographe chez Hans Lucas devenue son amie.

"C'était quelqu'un de très ambitieux, de très motivé. Ca se voyait vraiment dans la progression de ses images par rapport à ses débuts au Soudan du Sud. C'est un peu la Rémi Ochlik version femme (photographe français de 28 ans tué en Syrie en 2012). Elle avait vraiment une très belle carrière devant elle", estime Virginie Nguyen Hoang.

Comme beaucoup de photographes freelance débutants , elle devait faire ses preuves. Elle n'était pas partie à l'aventure mais avait choisi de vivre à Juba, la capitale du Soudan du Sud, dernier Etat du globe, né en 2011.

"Ce qui la distinguait dans cet univers cruel qui ne ressemble plus en rien à l?ère glorieuse du photojournalisme des années 1960-1980, c?était son investissement", témoigne sur le blog de Médiapart le journaliste Thomas Cantaloube, qui a rencontré Camille à Bangui, en Centrafrique, fin 2013.

- 'Elle voulait comprendre les territoires' -

A Bangui, "elle se déplaçait comme les Centrafricains, dans des taxis jaunes pourris. Pas dans les gros 4x4 des télés où les gilets pare-balles ne sont jamais loin", raconte Stéphane Jourdain, reporter de l'AFP qui l'avait croisée dans la capitale centrafricaine.

"Elle voulait comprendre les territoires où elle travaillait, les enjeux des tribus, des ethnies. Comprendre ce qu'elle faisait pour que les autres comprennent. C'est vraiment quelqu'un qui avait la tête sur les épaules et qui voulait témoigner très sérieusement, ce qui est rare pour quelqu'un de son âge", explique à l'AFP Virginie Terrasse, cofondatrice de l'agence Hans Lucas.

A son arrivée à Juba en 2012, Camille avait collaboré avec l'AFP. Son responsable photo pour l'Afrique de l'Est, Carl de Souza, a gardé le souvenir d'une jeune femme "très enthousiaste et avide d'apprendre".

"Camille, c'était une jeune femme passionnée par ce qu'elle faisait. Le photojournalisme, elle en avait envie depuis une dizaine d'années", a confié mercredi à l'AFP sa mère, Maryvonne Lepage.

"Elle était toujours dans cette logique d'aller sur des conflits où les médias n'allaient pas. Les conflits oubliés. Et elle recherchait des journaux assez libres de pensée", a ajouté Mme Lepage.

Récemment, Camille avait confié ses motivations au blog photo PetaPixel : "Je ne peux pas accepter que des tragédies humaines soient passées sous silence simplement parce qu'elles ne sont pas rentables. J'ai décidé de le faire moi-même, et de les mettre un peu en lumière, quoi qu'il arrive".

Sur son compte Instagram, son dernier cliché date d'une semaine. Il montre un groupe de miliciens dans la brume sur une route en terre battue. "En déplacement avec les anti-balaka à 120 km de Berberati", avait-elle écrit.

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