Syrie: les frappes sur le groupe Khorassan vues avec suspicion par l'opposition

Publié le à Beyrouth (AFP)

Les États-Unis affirment avoir frappé mardi en Syrie un dangereux groupe dénommé Khorassan, mais pour les experts et les rebelles, il s'agit en réalité des jihadistes du Front Al-Nosra, qui combattent avec les insurgés contre le régime.

Le Pentagone a affirmé que ce groupe s'apprêtait à lancer des "attaques majeures" en Europe et aux Etats-Unis.

Selon les experts, Washington, en mettant ainsi en avant Khorassan, a voulu montrer que ce n'était pas seulement la Syrie ou le Moyen-Orient qui étaient en péril mais bien les Américains eux-mêmes si l'aviation américaine n'intervenait pas.

"En Syrie, personne n'a jamais entendu parlé de Khorassan, sauf lorsque les médias américains l'ont évoqué récemment", a affirmé à l'AFP Rami Abdel Rahmane, directeur de l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), qui dispose d'un large réseau de sources civiles, médicales et militaires à travers la Syrie.

"Khorassan est une cible médiatique pour convaincre le public américain qu'il existait un réseau prêt à attaquer les États-Unis et qu'il a été mis hors d'état de nuire grâce à la force de frappe américaine", souligne-t-il.

"Mais nous, Syriens, savons que ce que les Américains martèlent comme étant Khorassan est en réalité le Front Al-Nosra, les positions touchées sont celles d'Al-Nosra, et tous les combattants tués appartiennent à Al-Nosra", insiste-t-il.

- 'Question de sécurité nationale' -

Les analystes qui suivent les mouvements islamistes et jihadistes sont tout aussi sceptiques.

"Le nom se réfère à des combattants d'Al-Qaïda qui étaient dans le passé basés en Afghanistan, au Pakistan et en Iran et qui sont venus en Syrie pour se battre aux côtés d'Al-Nosra. Ils ne doivent pas être considérés comme un groupe distinct", affirme Matthew Henman, directeur du centre IHS Jane's terrorism and Insurgency.

Ces doutes sont aussi partagés par Aron Lund, éditeur du site Syria in Crisis géré par Carnegie Endowment for International Peace.

"Le fait que les informations sur l'existence de ce groupe d'Al-Qaïda, de cette cellule anti-occidentale, soient apparues il y a une semaine par des 'fuites' des renseignements, est certainement une coïncidence intéressante", souligne-t-il.

"Et cela a certainement aidé à préparer une attaque contre eux, en montrant qu'il s'agit d'une question de sécurité nationale, et qu'il ne s'agit pas d'attaquer un groupe rebelle en Syrie mais de frapper un groupe hostile aux États-Unis", souligne-t-il.

Les rebelles, eux-mêmes, ont souvent rejeté la qualification de "terroriste" accolée par la communauté internationale au Front Al-Nosra.

Quand en décembre 2012, Washington avait placé ce Front sur la liste noire des "organisations terroristes", la décision avait été décriée par la Coalition de l'opposition syrienne. Ces critiques avaient été mises en sourdine quand le Front était devenu quelques mois plus tard la branche officielle d'Al-Qaïda en Syrie et qu'il avait prêté serment à son chef Aymane al-Zawahiri.

- Des rebelles en colère -

Mais sur le terrain, la majorité des groupes rebelles modérés et islamistes ont la volonté de coopérer avec Al-Nosra, d'autant qu'ils ont combattu ensemble depuis janvier le groupe État islamique et qu'ensemble ils ont été les victimes des exactions de l'EI.

Compagnons d'armes du Front Al-Nosra contre les forces de Bachar al-Assad, les rebelles et les militants sur le terrain sont méfiants et même mécontents des frappes contre Al-Qaïda.

Ainsi, Ibrahim al-Idlibi, qui milite dans la province d'Idleb, a confié à l'AFP que si l'opposition soutenait les frappes contre l'EI, elle désapprouvait celles visant Al-Nosra ou ce qui est appelé Khorassan.

"Certaines frappes servent seulement les intérêts occidentaux. (Al-Nosra) a combattu aux côtés des rebelles contre Daesh (acronyme en arabe de l'EI)", dit-il.

Pour beaucoup aussi, la colère contre les frappes s'explique par le fait qu'elles visent les jihadistes sans toucher au régime syrien.

Dans un communiqué, les rebelles du Commandement militaire suprême, affilié à la coalition, ont insisté "sur la nécessité d?éviter de frapper les forces modérées, nationales et islamiques, ainsi que les civils désarmés et de se concentrer sur les forces de la tyrannie représentées par le régime d'Assad et ses soutiens, comme le (mouvement chiite libanais) Hezbollah".

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