Mardi 9 fév 2010

Fortis, un an après

Luc Coene: "A refaire, on aurait dû organiser une AG"

Francis Van de Woestyne et Philippe Galloy

Mis en ligne le 26/09/2009

"Si c'était à refaire, on convoquerait une assemblée des actionnaires de Fortis", concède Luc Coene (BNB). "Aucun souci pour les participations de l'Etat."
Entretien

Il y a un an, ce 26 septembre, le monde bancaire belge s’écroulait. Nous avons réveillé ce douloureux souvenir avec l’un des principaux protagonistes du sauvetage des banques belges, Luc Coene, vice-gouverneur de la Banque nationale.

Peut-on dire, un an après, que les banques belges sont tirées d'affaire ?

Le pire est passé. Qu’on soit entièrement tiré d’affaire, c’est sans doute trop tôt pour le dire. Si on a une retombée de la conjoncture à la fin de cette année ou au début de l’année prochaine, les banques seront à nouveau confrontées à des pertes sur les prêts. Pas sur des produits toxiques, mais bien sur des prêts aux entreprises qui seraient touchées par la récession. A ce moment-là, on pourrait à nouveau connaître des tensions. Cela dit, on n’est plus aux soins intensifs mais bien en réanimation

Le marché est-il assaini ?

Le marché est stabilisé, pas encore assaini. Parce qu’il faudra des années avant que l’on puisse se défaire de tous ces produits toxiques. Si toutes les banques devaient les vendre maintenant, elles feraient des pertes importantes. Il faut donc réduire petit à petit la taille de ces portefeuilles et reconstituer les fonds propres grâce aux bénéfices. Mais les pires difficultés sont passées. La situation commence à se normaliser. On est au niveau de décembre 2007, mais la crise avait alors déjà commencé.

Peut-on encore imaginer un événement du type Lehman Brothers ?

Si une institution devait sombrer, cela raviverait la méfiance entre banques car toute la crise que nous avons connue est une crise de méfiance entre banques, rien d’autre

Didier Reynders estime que l'opération de prise de participations et d'octroi des garanties pourrait être fructueuse, à terme, pour les finances de l'Etat... L'Etat belge a investi 15,8 milliards et il pourrait déjà, théoriquement, récupérer 14,9 milliards.

La comparaison n’est pas très bonne car la valeur des banques ne reflète pas les vraies valeurs de marché. Il faudra voir cela dans un ou deux ans : à ce moment-là, je suis persuadé que la valeur des participations de l’Etat sera nettement supérieure à la valeur actuelle. De ce côté-là, je ne me fais aucun souci. Pour les autres engagements de l’Etat, notamment les garanties sur les produits toxiques, cela reste un point d’interrogation.

Quand l'Etat décidera de se désengager, cela pourrait être très intéressant pour les finances publiques ?

Oui, certainement. Sauf que dans le cas de BNP, l’Etat a déjà cédé la plus-value au-delà de 68 euros aux actionnaires de Fortis. Mais, dans les autres cas, il est pratiquement exclu que l’Etat ne s’y retrouve pas. Entre-temps, il doit emprunter et supporter les charges d’intérêts. Lesquelles devraient être compensées par les dividendes. Sauf peut-être au cours des premières années : ces banques ne sont pas encore en mesure de payer des dividendes. Mais on est pratiquement au "break even".

Avec le recul, y a-t-il une opération que vous ne referiez certainement pas ?

A refaire, je pense que le scénario serait le même. Sauf que l’on convoquerait une assemblée générale des actionnaires de Fortis ! Tous les éminents juristes qui entouraient le groupe de pilotage nous avaient assuré que ce n’était pas nécessaire, qu’il n’y aurait pas de problème, que la démarche était absolument "safe" Vous avez vu ce qui s’est passé ! Là, je peux vous assurer qu’on s’y prendrait autrement. On convoquerait immédiatement une AG, dans les deux ou trois semaines, pour faire approuver l’accord. Cela aurait évité des mois d’incertitude. On aurait gagné du temps et de l’argent.

Cette période restera-t-elle pour vous un cauchemar ?

Ce qui nous gênait surtout, c’était l’incertitude. Il n’y avait pas de "roadmap", aucune indication. Les soubresauts juridiques augmentaient encore cette incertitude. Par contre, sur un plan personnel, l’expérience la plus positive a été ma participation au groupe de pilotage. Cette équipe de six personnes de caractères très différents s’est révélée efficace grâce à la complémentarité des compétences. Il y a eu une excellente ambiance et une grande confiance mutuelle dans ce groupe. Je suis très reconnaissant envers chacun de ces membres.

Gardez-vous une "dent" contre les Hollandais ?

Evidemment, ce sont des choses qu’on n’oublie pas facilement, des choses qui restent dans la mémoire. Mais il faut rester professionnel à ce niveau-là. Il faut passer outre. Nous avons, à la Banque nationale, des projets en commun avec les Hollandais concernant l’Eurosystème.

Maurice Lippens reproche au monde politique d'avoir abandonné les actionnaires...

Je ne comprends pas très bien cet argument. Si l’Etat avait décidé, après le premier week-end, de nationaliser Fortis, les actionnaires auraient reçu encore moins. Mais on a pu forcer BNP à donner davantage. J’ajoute que l’Etat n’a rien à voir avec ce qui s’est passé avant le 26 septembre : ce n’est pas l’Etat qui est responsable de la chute du cours de 30 à 5 euros. Toute la négociation a eu lieu dans l’optique d’obtenir des compensations pour les actionnaires. Je sais que la valeur actuelle est inférieure à celle de départ, le jour où nous sommes intervenus (5 euros). Mais cela s’explique en partie par les incertitudes juridiques qui pèsent encore sur ce dossier. Il me semble que l’Etat a opéré une bonne gestion.

Les délits d'initié que l'on suspecte, cela vous surprend ?

Oui, évidemment. Avant le jeudi soir, 2 octobre, personne ne savait ce qui allait se passer. Quand nous avons terminé la négociation, le vendredi 3 octobre à 7 heures, personne n’était au courant. Puis Fortis a organisé un conseil d’administration dans la journée. Il n’y avait pas beaucoup de monde autour de la table. Tous connaissaient quand même les risques. Je serais étonné qu’une ou des personnes aient pu donner des informations : ils devaient savoir que, dans des circonstances pareilles, cela se verrait et que, tôt ou tard, une enquête le démontrerait.

Estimez-vous que le monde de la finance a tiré les leçons de cette crise ou est-ce toujours la "jungle" que certains dénoncent ?

D’une part, il y a certainement des gens qui n’ont pas compris que cette période est révolue. D’autre part, ces institutions continuent à travailler avec des gens qui font encore des opérations chaque jour. Si les banques ne les rémunèrent pas suffisamment, ils s’en vont ailleurs. Abolir les bonus purement et simplement n’est pas une solution. Il est vrai aussi qu’il y a des différences de culture importantes. Chez nous, les bonus équivalent à une ou deux fois le salaire de base, contre cinq ou six fois dans d’autres pays. Il y a des cas indéfendables. Le problème, aussi, est que ces bonus n’ont aucun lien avec les risques qui ont été pris.

Que pensez-vous de l'idée d'obliger les banques à participer à une assurance pour se prémunir de problèmes futurs ?

Il y a un volet politico-symbolique. Au moment où l’on demande à tous les citoyens une contribution pour assainir le budget, j’imagine mal qu’on ne demande rien aux banques qui sont perçues comme étant à l’origine du problème. Je comprends donc qu’on veuille imposer une contribution aux banques. Cela dit, on a besoin des banques pour la reprise économique, sinon on se tire une balle dans le pied. Donc, on peut y aller de manière progressive. Reste la question de la forme. Ce n’est pas simple. Ma crainte, c’est que cette prime de garantie donne aux banques le sentiment de pouvoir faire ce que l’on veut parce qu’en cas de problème, même sans devoir négocier, l’Etat payera. Il y a un risque de déresponsabilisation des banques.

Au niveau budgétaire, la trajectoire choisie par le gouvernement, sur des recommandations du Conseil supérieur des finances, n'est-elle pas un peu "laxiste" ?

Quand vous avez une croissance économique de moins 3,1 % en 2009, pratiquement pas de croissance en 2010, imposer des restrictions plus importantes me semble difficile à justifier. Pour 2011, première année de croissance, nous proposons 1 % d’assainissement. Après, on demande une légère amélioration de l’effort : 1,3 % sur les quatre années suivantes. Faire plus me semble difficile. Il ne faut pas sous-estimer les efforts que cela demandera car ils devront être structurels.

Etes-vous impatient de devenir gouverneur de la Banque nationale ?

Ce serait étonnant de nier que j’attends ce moment. Mais on verra bien ce qui se passera. Il y a un accord pour mais, entre-temps, c’est M. Quaden qui est gouverneur.

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