Coene : "Il faut une vigilance accrue"
Luc Coene, gouverneur de la Banque nationale, évoque la crise financière dans une interview exclusive accordée à "La Libre Belgique". Le gouverneur de la Banque nationale s'exprime sur la situation bancaire et Dexia et KBC en particulier. Mais il ne prône pas d'augmentations de capital.
- Publié le 02-09-2011 à 04h15
- Mis à jour le 02-09-2011 à 07h14

Entretien Luc Coene, gouverneur de la Banque nationale, évoque la crise financière dans une interview exclusive accordée à "La Libre Belgique".
Comment la Banque nationale évalue-t-elle la situation de KBC et Dexia, les deux plus grandes banques belges sous son contrôle total, dans le contexte actuel ?
Ces deux banques sont soumises à un programme de restructuration imposé par la Commission européenne, qui est en train d'être exécuté. Cette restructuration implique surtout une réduction de la taille. Bien sûr, les circonstances sur les marchés financiers ne sont pas très favorables. Cela prend plus de temps et c'est plus difficile.
Cela pèse-t-il sur les deux institutions ?
Les résultats semestriels qui viennent d'être publiés sont assez positifs.
Dexia a quand même annoncé une lourde perte…
Dexia a décidé d'accélérer son programme de restructuration. Mais le résultat sous-jacent est relativement bon.
Ce retard vous inquiète-t-il ?
Non. Il faut simplement avoir une vigilance accrue. Car ces banques sont encore vulnérables.
Ne faut-il pas que certaines banques augmentent leur capital, comme l'a suggéré Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international ? Dexia fait l'objet de rumeurs récurrentes à ce sujet…
Dexia est toujours dans le collimateur quand il s'agit de rumeurs L'exercice fait par le FMI est assez théorique. Il s'est basé sur les CDS, qui sont un indicateur du risque de défaut de pays souverains. Si on prend la Belgique, son CDS est actuellement de 230. Cela veut dire qu'il y a des risques limités de défaut sur une période de cinq ans. On sait très bien que, dans la pratique, cela ne va pas se passer. Si on part de ce risque très théorique, forcément les banques ne sont pas suffisamment capitalisées. Le problème qui se pose en premier lieu en Europe est celui de la liquidité. Les banques ont de nouveau un peu perdu confiance et dès lors ne se prêtent plus entre elles. La situation n'est pas aussi mauvaise qu'en 2008-2009, mais on voit qu'on va petit à petit dans cette direction.
Cette inquiétude provient de l'incertitude qui continue à régner à propos des plans de sauvetage surtout vis-à-vis de la Grèce. Il faut dire que la cacophonie en termes de communication des autorités publiques n'est pas de nature à rassurer les marchés financiers. Mais ceux-ci oublient l'engagement politique qui est très ferme. Le Fonds européen de stabilité financière est l'instrument qui va gérer tout ça, mais il est encore en gestation. Il reste des éléments d'incertitude sur certains aspects comme l'engagement voulu par la Finlande en termes de collatéral (NdlR : garanties apportées) ou sur la participation des banques privées. J'espère le retour au calme sur les marchés après septembre, quand toutes les mesures auront effectivement été mises en œuvre et que le programme d'austérité aura été mis à exécution en Grèce. Naturellement, les perspectives économiques moins bonnes mettent en doute les plans de réductions budgétaires. Mais il faut accepter que les déficits se détériorent un peu pour autant que ce soit uniquement dû aux mouvements cycliques et qu'on continue à avoir des améliorations sur le plan structurel. Par ailleurs, des mesures de réformes structurelles doivent être mises en œuvre afin d'augmenter le potentiel de croissance de l'économie (marché du travail, R&D...), qui pourraient compenser en partie l'effet des mesures d'économie. Ces mesures sont trop souvent oubliées dans le cadre de plan d'assainissement...
A vous entendre, les banques belges n'ont donc pas besoin d'augmentation de capital.
Les stress tests ont montré qu'il y a de la marge en termes de capital dans les deux grandes banques belges. Le problème actuel se situe au niveau de la liquidité. Même s'il ne faut pas nier que des problèmes de liquidités qui s'éternisent peuvent conduire à des problèmes de solvabilité. On l'a vu en 2008. C'est pourquoi il est urgent que le problème grec soit réglé.
Et des augmentations de capital ne peuvent-elles donc pas restaurer la confiance ?
On va créer une spirale négative qui ne réglera rien sur le fond. Car seuls les gouvernements pourront souscrire à ces augmentations de capital. Ce qui provoquera une détérioration de leurs ratings et dans la foulée de celui des banques.
Dans la crise actuelle de liquidités, ne faut-il pas s'inquiéter des prêts faits par certaines grandes institutions belges à leur maison-mère ?
La situation actuelle ne pose nullement des problèmes et est normale dans un pays comme la Belgique qui a un surplus d'épargne.
Même pour Dexia ?
Historiquement, le Crédit local de France a voulu s'allier au Crédit communal justement parce qu'il n'avait pas de base de dépôts. Il faut voir si tout le modèle de Dexia, à savoir l'octroi de crédits à des conditions avantageuses aux projets publics, tient encore la route dans le contexte actuel de financement plus difficile. C'est clairement une analyse en cours mais rendue plus délicate par les remous boursiers.
Le contexte actuel ne pousse-t-il pas à revoir le modèle bancaire en opérant une séparation des activités classiques et celles de banque d'affaires ?
L'origine de la crise ne se trouve pas dans l'existence de banques universelles mais dans la bulle immobilière et l'utilisation de nouveaux instruments très complexes. La complexité des marchés financiers est telle que faire cette distinction n'a pas de sens. Mais des mesures visant à réglementer davantage les produits complexes et des exigences en capital pour les activités risquées sont néanmoins essentielles. C'est notamment un des objectifs visés par l'accord de Bâle III.
Certains produits dans les banques ne sont-ils pas d'une opacité inquiétante ?
Il y a clairement un effort à faire en termes de transparence. On a commis l'erreur dans le passé d'avoir laissé mettre tous ces produits hors bilan avec des financements à très court terme sans beaucoup de capital. Cette erreur a été commise par les autorités de contrôle prudentiel dans l'ensemble du monde occidental.
Ne faut-il pas alors au moins un nettoyage ?
C'est clair. D'ailleurs, il se fait. La FSMA (l'ex-CBFA, NdlR) prend une série de mesures sur les produits extrêmement complexes. Si on interdit tout, on tue une mouche avec un éléphant.
