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Les enjeux de la rentrée (5/5)
La Belgique à la diète en 2011 ?
Vincent Rocour
Mis en ligne le 03/09/2010
Le monde politique continuera-t-il longtemps à parler de rigueur ou osera-t-il dire qu’une cure d’austérité est nécessaire à la Belgique ? Pour Jean Hindriks, professeur de Finances publiques à l’UCL et membre du think tank Itinera, l’heure est venue de tenir un langage vrai. “La rigueur, résume-t-il, c’est réduire les dépenses inutiles. L’austérité, c’est faire des choix. Cela renvoie à la nécessité de faire des économies. Quand on doit trouver 25 milliards d’euros, ce n’est plus de la rigueur. Ou alors, cela voudrait dire que, pour l’instant, l’Etat fait 25 milliards de dépenses superflues. Je ne peux pas y croire. Ce serait un aveu terrible. Non. C’est clair qu’il y aura de l’austérité. Et il faudrait le dire clairement. Les gens ne sont au courant de rien. Je pense que c’est plus facile de faire passer des mesures difficiles auprès de la population si on lui dit franchement qu’il faut se serrer la ceinture. Comme on l’a fait sous la période Dehaene.”
On l’a compris. Ce qui attend la Belgique, c’est un retour brutal vers les années les plus noires de son histoire budgétaire. L’effort à faire aujourd’hui est en effet comparable à celui qui a été accompli dans les années 90, lorsqu’il fallait décrocher son ticket d’entrée dans la zone euro. Le déficit de l’Etat se situera en 2010 à 4,8 % du Produit intérieur brut. C’est un peu mieux – un tout petit peu seulement – que les premières prévisions, qui tablaient sur un déficit de 5,1 %. Mais cela reste énorme. Cela représente un trou de 17 milliards d’euros. Et surtout, c’est durable. Ce trou ne se résorbera pas de lui-même, avec le retour des beaux jours dans le paysage économique. Certes, la crise a couté cher. Le gouvernement a dû prendre des mesures pour soutenir l’activité économique, il a dû mettre la main au portefeuille pour sauver le secteur bancaire, il a dû faire face à une explosion de certaines dépenses sociales, singulièrement le chômage économique. Mais le déficit budgétaire de l’Etat est surtout structurel. Il est antérieur à la crise. Et il lui survivra.
Deux phénomènes durables sont à l’œuvre. Il y a d’une part le réenclenchement de l’effet “boule-de-neige” de la dette publique. La Belgique avait réalisé des efforts titanesques pour réduire son endettement. En 2007, la dette était redescendue à 84 % du PIB. Venant de 130 %, le parcours était époustouflant. Mais ce n’est plus qu’un vague souvenir. La dette publique frise aujourd’hui à nouveau les 100 %.
D’autre part, il y a le vieillissement de la population. On estime que la hausse des dépenses de vieillissement représente 0,5 % à 0,6 % du PIB tous les 2 ans. Deux secteurs de la Sécu sont particulièrement mis sous pression : les pensions et les soins de santé.
La Belgique s’est engagée devant la Commission européenne à retrouver l’équilibre budgétaire d’ici 2015. Elle sait ce que cela lui demandera comme effort : entre 24 et 25 milliards d’euros. Cette somme parait presque abstraite. Mais en la ramenant à une taille humaine, on comprend mieux. Cela revient à dire que chaque Belge devrait faire, en moyenne, un effort de 2?400 à 2?500 euros chaque année pour équilibrer les comptes de l’Etat. C’est sûr : on n’échappera pas à l’austérité.
Le gouvernement ne redressera pas les finances publiques en un seul exercice budgétaire. Il tuera l’économie belge. Une trajectoire a dès lors été esquissée : le déficit public devrait d’abord être ramené à 4,1 % en 2011, puis à 3 % en 2012, à 2 % en 2013, à 1 % en 2014 et enfin à l’équilibre en 2015. Tous les morceaux du puzzle belge – Etat fédéral, Régions, Communautés, provinces, communes – devront participer à l’effort. Mais on ne sait pas encore dans quelle proportion. Une clé “65-35” – 65 % de l’effort pour l’Etat fédéral, 35 % pour les autres entités – a été évoquée. Mais l’actuelle négociation communautaire pourrait changer la donne. Il est évident que si un budget de 15 milliards devait tomber dans l’escarcelle des Communautés et aux Régions pour leur permettre de financer les compétences nouvelles dont elles hériteraient, la proportion serait modifiée. Il en irait de même si les Régions devaient hériter d’une large autonomie fiscale.
Ce qui est sûr, c’est qu’il faut commencer tout de suite, si on ne veut pas que tout l’effort soit concentré durant les dernières années. Et là, il y a comme un doute. Le budget de l’Etat pour 2011 doit être présenté en octobre, à la rentrée parlementaire. Mais un gouvernement en affaire courante n’a pas le pouvoir de réaliser ce genre d’exercice. Il faudrait une nouvelle majorité. Vite. L’impasse institutionnelle pourrait finalement couter cher à la Belgique.
Reste la question fondamentale, le plat de résistance : où va-t-on trouver cet argent ? La Belgique peut tirer un avantage du petit retard qu’elle a pris dans sa marche vers l’équilibre : elle peut s’inspirer des exemples étrangers. Car la situation belge n’a rien d’originale. Des plans d’austérité ont fleuri un peu partout en Europe (voir infographie ci-contre). Et souvent, les gouvernements ont eu la main lourde : allongement de l’âge de la pension, gel des salaires des fonctionnaires, réduction des effectifs dans la fonction publique, limitation de la couverture sociale, augmentation de la fiscalité indirecte, taxe sur les banques, etc.
La liste des mesures prises à l’étranger fait peur en Belgique. Le lobbying s’intensifie déjà dans les coulisses du pouvoir. Les fédérations d’employeurs ont dit publiquement que 80 % de l’effort devra porter sur les dépenses et seulement 20 % sur des taxes nouvelles. Argument ? La fiscalité est déjà suffisamment lourde en Belgique. Mais les syndicats voient les choses autrement. Leur mot d’ordre, c’est “les travailleurs salariés et les allocataires sociaux ne peuvent pas être victimes deux fois de la crise”. Et pas touche à la fonction publique. “La fonction publique a permis d’atténuer les effets de la crise”, avancent-ils. Le bras de fer a commencé.
Il faudra pourtant bien les trouver quelque part, ces 25 milliards d’euros. L’économiste Jean Hindriks renvoie tout le monde dos à dos. “On ne peut pas entretenir l’illusion que certains Belges pourraient être épargnés, dit-il. Et que l’on ne dise pas que l’on irait récupérer 25 milliards d’euros en luttant contre la fraude fiscale. C’est illusoire. Cela coute très cher de lutter contre la fraude fiscale.”
Des taxes nouvelles ? Il y en aura. Où ? “Pas au niveau de la fiscalité sur le travail, conseille Jean Hindriks. Il n’y a plus de marge. En revanche, il y a des impôts que l’on sous-utilise. Impôt sur le capital, impôt foncier… On peut jouer là-dessus. Sur la TVA aussi. On a procédé à des baisses de TVA dans la construction et dans l’Horeca. Ne faudrait-il pas évaluer ces baisses ? Dans l’Horeca, il y a eu un record de faillites cet été. La baisse de la TVA n’a manifestement pas servi à grand chose. Il ne faut quand même pas oublier que les Communautés sont financées en grande partie par la TVA.”
Quand aux réductions de dépenses, beaucoup les voient dans l’administration. Jean Hindriks est de ceux-là. “On peut dégrossir sans casser l’outil, avance-t-il. Une des façons les plus évidentes, c’est de profiter de la révolution digitale. Nous sommes le pays de l’OCDE où le taux de pénétration des nouvelles technologies est le plus faible. En Belgique, seulement 30 % des documents administratifs pour les citoyens sont disponibles en ligne. Dans les pays nordiques, c’est 60 %. Et si les nouvelles technologies n’ont toujours pas percé, c’est parce que la fonction publique est vieille. C’est aussi une aubaine. Les fonctionnaires partent en nombre à la retraite. Ils sont remplacés par des jeunes, qui maitrisent les nouvelles technologies. Ils peuvent être moins nombreux et coutent moins chers. Il y a là un vrai gisement.”
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