Bayer, l’inventeur allemand de l’aspirine

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Antoine Laurent de Lavoisier, chimiste français devenu illustre, publie son ouvrage majeur, Traité élémentaire de chimie, présenté dans un ordre nouveau et d’après les découvertes modernes, chez Cuchet, à Paris, en 1789. On peut dire que cette année, avec la parution de ce livre, voit une véritable révolution scientifique, aussi déterminante que la révolution astronomique de Nicolas Copernic.

La chimie est née en tant que science. En quelques dizaines d’années, elle fera des progrès fantastiques, découvrant de nouveaux éléments, comprenant de mieux en mieux comment se passent les réactions chimiques qui transforment la matière, et créant, dans des laboratoires de plus en plus nombreux, des molécules nouvelles de plus en plus complexes. Parmi ces molécules inédites, il y a des substances dont on découvre qu’elles sont des colorants "synthétiques" bien plus intéressants que les colorants traditionnels, d’origine naturelle, minérale (les ocres, par exemple), végétale (la garance, l’indigo, entre autres) ou animale (la pourpre, notamment).

Ainsi peut-on dire, sans exagération, que la science chimique, en 1863, ne ressemble plus guère, si ce n’est dans ses principes de base, à la chimie de 1789. Ni en France, ni en Allemagne, ni dans l’ensemble du monde civilisé, qui est le monde où il y a des laboratoires. Et des laboratoires de chimie, vers 1863, il y en a beaucoup en Allemagne. C’est même, par on ne sait quel concours de circonstances, l’endroit du monde où il y en a le plus.

Quelques chimistes allemands sont célèbres, ayant accumulé de nombreuses découvertes importantes, qu’il s’agisse d’analyses ou de synthèses. Je citerai, parmi bien d’autres, Friedrich Wöhler, qui a réussi à synthétiser l’urée, Georg Carius, Hermann Kolbe et, le plus célèbre de tous, Justus Liebig. Dans ce monde effervescent des laboratoires allemands de chimie, de nombreux chercheurs tentent de mieux comprendre les propriétés de la matière, mais quelques-uns sont animés par des préoccupations que je pourrais qualifier, si cela n’avait l’air paradoxal, de plus "matérielles".

C’est-à-dire découvrir de nouvelles substances non pour comprendre les choses, mais pour trouver des produits à vendre, et pour, si possible, faire fortune, but "matériel" s’il en est. Et donc, au cours des années 1860, et d’ailleurs déjà avant, par-ci par-là, en Allemagne, des chimistes s’allient à des hommes d’affaires pour fabriquer, avec plus ou moins de succès, des substances inédites.

C’est dans ce cadre de créativité à la fois scientifique et entrepreneuriale que, en 1863, le 7 août, la société Friedr. Bayer et Comp. est fondée par Friedrich Bayer et par Friedrich Weskott, à Elberfeld, pour la production de colorants destinés à l’industrie textile. Friedrich Weskott est un marchand de colorants, né en 1821. Friedrich Bayer est un chimiste, né en 1825.

L’affaire se développe bien, mais, le 6 mai 1880, Friedrich Bayer, atteint par une pleurésie, meurt à Wurzbourg. La société survit à son fondateur, et en 1881 devient la Farbenfabriken Friedr. Bayer und Co., dont le siège social reste à Elberfeld. Parmi d’autres nouveautés, la société lance, en 1886, la benzoazurine, un colorant bleu, dérivé de l’aniline, obtenu par le procédé alors nouveau de la diazotation.

Bayer lancera bien d’autres colorants sur le marché, car l’industrie textile est avide de couleurs toujours nouvelles, pour satisfaire une clientèle qui aime peut-être encore plus la nouveauté que la couleur. Mais la société Bayer, qui a créé un des meilleurs laboratoires de chimie du monde, s’intéresse à d’autres molécules que les colorants, et diversifie ses productions. Par exemple, en 1888, elle propose au marché du médicament une poudre blanche, la Phenacetin (phénacétine, en français), qui est un excellent fébrifuge.

Le 1er février 1899, date mémorable dans l’histoire du médicament, Bayer procède au lancement commercial de l’Aspirin (aspirine, en français), qui est un fébrifuge et un analgésique. Le succès de l’aspirine est considérable et immédiat. Le produit est tellement actif qu’il devient comme le symbole du médicament "chimique" efficace.

Aujourd’hui encore, l’aspirine est abondamment utilisée pour soulager des millions de malades. Elle symbolise la chimie industrielle contre la douleur humaine. Le succès de l’aspirine, et aussi d’autres produits pharmaceutiques et de colorants, permet à Bayer de poursuivre sa croissance, la diversification de ses produits, et la création de filiales à l’étranger.

En 1904, le lancement commercial de la Cellit par Bayer fait entrer la compagnie sur le marché très prometteur des textiles artificiels.

La cellite est une soie artificielle produite à partir d’une solution d’acétate de cellulose dans le chloroforme. En 1925, sous l’impulsion dynamique de Carl Duisberg, le patron de Bayer, et de Carl Bosch, le patron de BASF, un rapprochement s’opère entre la société Bayer et deux autres grandes compagnies chimiques allemandes, la BASF et la société Hoechst.

La société IG Farbenindustrie AG est fondée par fusion des trois sociétés, pour former une entreprise véritablement géante. IG signifie Interessengemeinschaft, c’est-à-dire quelque chose comme "communauté d’intérêt". En 1932, l’IG Farben lance un nouveau médicament, l’Atebrin (atébrine, en français), développé dans les laboratoires de Bayer, qui est actif contre la malaria. En 1937, un chimiste des laboratoires Bayer, Otto Bayer (qui n’a rien à voir familialement avec le fondateur de la société), met au point les polyuréthannes, qui sont des matériaux synthétiques extrêmement intéressants.

La croissance de l’IG Farben se poursuit, et pendant la Seconde Guerre mondiale la grande société participe vigoureusement à l’effort de guerre des Allemands. En 1951, sous la pression des Alliés, l’IG Farben est démantelée, et ses trois sociétés constitutives sont rendues autonomes. C’est ainsi que la société Farbenfabriken Bayer AG est fondée le 19 décembre 1951.

Cela n’empêchera pas Bayer - ni d’ailleurs Hoechst et la BASF, également reconstituées - de poursuivre sa progression. En 1953, Bayer met sur le marché le Durethan, qui est le polyamide 6, c’est-à-dire un matériau très semblable au nylon de l’Américain Du Pont de Nemours.

Au cours de cette même année, Hermann Schnell, un chercheur des laboratoires Bayer, invente une nouvelle classe de matières plastiques, les polycarbonates. Ils seront mis sur le marché en 1958, sous le nom de Makrolon. En 1954, c’est le lancement commercial du Dralon, un polyacrylonitrile. Et les lancements commerciaux continuent, avec des molécules de plus en plus variées, utiles dans des domaines de plus en plus divers.

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