Bruno Colmant: la situation des taux négatifs est anormale

Patrick Van Campenhout Publié le - Mis à jour le

Actualité Entretien

Cette fois, c’est clair : les opérateurs ont sélectionné les pays "sûrs" de la zone euro et ceux qui ne le sont pas ou plus. Les plus sérieux ont droit, comme l’Allemagne, qui peut désormais emprunter à deux ans en recevant de l’argent et sans devoir payer d’intérêts, à des conditions de crédit "anormales". Mardi, c’est la Belgique qui entrait dans ce club des pays considérés comme des havres de pays financiers, aux côtés de l’Allemagne, des Pays-Bas, de la France Mais cette situation n’est pas sans risques potentiels, comme nous l’explique le professeur Bruno Colmant (UCL et Vlerick Management school).

La situation actuelle, avec des taux négatifs pour quelques pays élus de la zone euro, cristallise-t-elle une dualisation au sein de la zone euro ?

Oui, clairement, et c’est évidemment une bonne nouvelle pour les pays qui peuvent emprunter à de telles conditions, à -3 ou -4 % par rapport aux conditions normales, compte tenu de l’inflation. Mais c’est aussi une mauvaise nouvelle puisque, d’évidence, les marchés ont défini eux-mêmes les contours d’une zone euro réduite à quelques pays sûrs, et ont ainsi annihilé les effets du récent sommet européen de Bruxelles. C’est tout à fait remarquable puisque la situation a changé techniquement : auparavant, on observait une flambée des taux dans les pays du sud de la zone euro et un différentiel favorable aux pays du nord; actuellement, il n’y a plus de nouvelles tensions sur les taux des pays du sud de la zone euro, mais une prime payée par les opérateurs pour loger leurs capitaux dans les pays sûrs, ce qui démontre leur perte de confiance dans le principe d’une zone euro homogène

Le Fonds monétaire international (FMI) plaide maintenant pour une mutualisation de la dette des Etats de la zone euro sous la houlette de la Banque centrale européenne (BCE). N’est-ce pas une manière de revenir à un taux moyen d’emprunt plus confortable que les coûteux et complexes mécanismes mis en place actuellement ?

C’est exact, mais ce qui est surprenant, c’est la volte-face effectuée par le FMI par rapport à sa position d’il y a un an. Il plaide maintenant pour une politique monétaire encore plus souple alors qu’il prônait auparavant une politique de rigueur et d’austérité

Votre pronostic actuel sur le maintien de la zone euro ou de son éclatement ?

Mon intuition est qu’il y a aujourd’hui une probabilité de 30 % d’un éclatement de la zone euro, de 20 % d’une amélioration de la situation et de 50 % d’une stabilisation de la situation dans son état actuel. Un éclatement signifierait pratiquement l’existence d’une zone "euro-mark", centrée sur la Ruhr, et de monnaies périphériques liées au travers de la recréation d’un Système monétaire européen.

Mais si les partenaires européens parvenaient à s’accorder sur une mutualisation de la dette et sur les fameux “euro-bonds” ?

On serait dans un autre scénario, mais pas sans danger puisque cela se traduirait par une remontée des taux là où ils sont au plancher actuellement, et donc par un krach obligataire !

Lorsqu’on voit aujourd’hui les scandales à répétition qui éclatent dans les banques britanniques et américaines, connaissant par ailleurs leur poids dans la volatilité des marchés qui forcent les décisions de politique européenne, que penser de leur puissance face aux Etats européens, notamment ?

C’est extrêmement préoccupant : on se rend compte aujourd’hui que certaines banques anglo-saxonnes - le fonctionnement des banques est différent chez nous - sont devenues trop larges pour les Etats. Ce sont des méta-structures qui échappent au contrôle des Etats. Ce qui est interpellant aussi c’est que les scandales en question éclatent encore six ans après le début de la crise financière.

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