Charleroi ne craint pas un départ de Ryanair

Raphaël Meulders Publié le - Mis à jour le

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Le "Mont des Bergers". Le terme est poétique et champêtre. Autrefois, il désignait le plateau de Gosselies, sur les hauteurs de Charleroi. Aujourd’hui, une cohue de voyageurs (ils étaient près de six millions en 2011) a remplacé les paisibles bergers. Ils viennent des quatre coins de la Belgique, mais aussi des Pays-Bas, de France ou d’Allemagne et transitent dans des halls neufs. L’aéroport de Charleroi Bruxelles Sud, est devenu en quelques années le second aérodrome belge et le premier wallon.

L’histoire d’amour entre l’aviation et Gosselies (qui était alors une commune autonome et est aujourd’hui rattachée à la Ville de Charleroi) date de 1919. A l’époque, la première école de pilotage belge voit le jour sur le "Mont des Bergers". L’aéroport va devenir essentiellement militaire jusque dans les années 90. En 1997, Gosselies vit sa véritable révolution en accueillant l’un des premiers vols low-cost européen. Il relie Charleroi à Dublin. Aux commandes, on retrouve une compagnie irlandaise encore peu connue, Ryanair.

Le pari tenté par la nouvelle société de gestion commerciale du lieu, BSCA (Brussels South Charleroi Airport), est risqué. Il va s’avérer très vite gagnant. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 1997, l’aéroport accueillait 200000 passagers. Ils sont désormais près de 6 millions à transiter chaque année par Gosselies qui propose 96 destinations différentes. "Notre second terminal, construit en 2008 est déjà devenu trop exigu, explique Mélissa Milioto, porte-parole de BSCA. Nous planchons sur la construction d’un nouveau terminal nous permettant d’accueillir 9 millions de passagers par an dans les prochaines années."

Un projet d’agrandissement que voient d’un bon œil les autorités locales. "La Ville de Charleroi a toujours soutenu l’aéroport", explique l’échevine du Tourisme Anne-Marie Boeckaert (PS) qui reconnaît l’impact économique de l’aéroport sur Charleroi. BSCA annonce ainsi que sur les 540 employés de "son payroll", 70 % proviennent de la région. Ce pourcentage serait semblable pour les 10000 personnes (dont 4000 sur le site propre) qui travaillent directement ou indirectement pour l’aéroport de Charleroi.

Autre avantage de Gosselies, les nuisances pour les riverains y seraient moindres que dans d’autres aéroports belges. "Nous sommes un aéroport de jour, assez éloigné des zones habitées", rappelle Mélissa Milioto. Du côté de la Ville, l’échevine socialiste se souvient qu’il y a eu "quelques plaintes" de riverains au début. "Mais on a pris les mesures adéquates. Actuellement tout le monde est content. Je n’ai plus rien entendu depuis longtemps."

Bref, les relations sont au beau fixe entre la Ville et BSCA, qui parle d’un rapport "win-win". L’échevine est légèrement plus nuancée. "Je ne dirais pas que ce fut toujours un long fleuve tranquille, mais notre relation est comme un mariage qui tient. Il y a parfois eu des petits couacs, mais on a toujours discuté pour trouver des solutions." Reste qu’à Charleroi, on parle aussi d’un mariage à trois. L’amant se nomme Ryanair qui représente 80 % des vols à Gosselies. Les liens sont étroits : l’actuel directeur commercial de BSCA, David Gering, est l’ancien responsable des ventes Benelux de la compagnie à bas prix irlandaise.

Contactée par "La Libre", Ryanair évoque de "très bonne relations de travail" avec les autorités aéroportuaires et son envie de "grandir à Charleroi".

Voilà pour le discours officiel. Mais on connaît aussi les propos de Michael O’Leary, le bouillant patron de Ryanair qui peut un jour qualifier Charleroi de "meilleur élève européen" et, le lendemain, menacer de quitter la région quand de nouvelles grèves ou taxes se profilent à l’horizon. "C’est une manière de négocier qui n’a rien d’exceptionnel dans le monde des affaires, temporise Mélissa Milioto. Nous n’avons pas peur que Ryanair parte du jour au lendemain. Notre relation est aussi rentable pour eux que pour nous : Charleroi est la 3e base de Ryanair en termes de passagers après Dublin et Londres-Stansted." La compagnie a parfois ses exigences. "Mais on ne va pas cracher dans la soupe. Ryanair a été notre premier partenaire, on a grandi ensemble et notre relation reste très bonne".

Du côté de BSCA, on refuse ainsi de parler d’une dépendance excessive par rapport à la compagnie de M. O’Leary "Nous avons d’autres opérateurs low-cost, comme Wizzair, qui fonctionnent très bien. Et nous sommes aussi en négociation avec plusieurs autres compagnies car nous voulons développer de nouveaux marchés. Or Ryanair ne dessert que l’Europe et quelques villes au Maroc."

Le ton est différent dans les environs immédiats de l’aéroport, où le gérant d’un hôtel nous affirme que "sans Ryanair, il n’y aurait pas d’aéroport". "On vous dira sûrement le contraire, mais c’est la réalité. Si Ryanair part, ce serait la catastrophe." A quelques kilomètres de là, à Ransart, Kevin De Buyst qui a lancé un concept de "Park-hôtel" en 2005 a une vision fort différente. "Si Ryanair devait partir, d’autres compagnies viendraient automatiquement. Mais l’offre Ryanair reste la meilleure du marché, donc il faut la garder chez nous." Mais si "le réseau hôtelier à Charleroi se porte bien", le bât blesse pour attirer une autre clientèle que celle de transit pur. Plus de 60 % des clients de l’Hotel South viennent ainsi de l’étranger et "uniquement pour ne pas rater leur avion tôt le matin". "Contrairement à d’autres aéroports, il y a très peu d’infrastructures et de communication envers le passager pour l’inciter à rester une journée ou plus à Charleroi", explique le jeune homme qui regrette "le manque d’engouement" des autorités pour que les entreprises se développent autour de l’aéroport. "Chacun doit rouler sa bosse seul."

"Les voyageurs viennent avant tout pour Bruxelles. On essaie de collaborer avec les autorités pour que les passagers restent un minimum de temps à Charleroi", développe Mélissa Milioto. "Différents projets sont en cours pour promouvoir la région de Charleroi dès l’aéroport, explique Anne-Marie Boeckaert. L’un de nos objectifs immédiats, c’est de diversifier l’offre de logements et d’arriver à fixer le touriste au moins une nuit voire deux nuits en hébergement." Et de conclure : "Charleroi n’est pas une ville comme Paris, mais elle a ses richesses à découvrir".

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