Consommer sans acheter. C’est possible !

Ghizlaine Kounda Publié le - Mis à jour le

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A force d’aider les autres, Marc Honorez avait le sentiment d’être la bonne poire. "On ne me renvoyait pas souvent l’ascenseur !" Et puis, un jour, il entend parler du Système d’échange local (SEL), un réseau qui permet de généraliser les échanges de services et de biens entre citoyens. En 2010, il crée alors l’Unis-vers-SEL à Jodoigne. Aujourd’hui, ce réseau compte 83 familles. Deux à trois échanges de biens et services se font en moyenne par jour. L’un aide à plafonner le mur d’un autre, qui donne à son tour des conseils en informatique à un tiers, en échange d’une perceuse...

Tout cela, contre une monnaie virtuelle. Des "bons" en heures. Car dans le SEL, "l’argent, c’est du temps". Et pas l’inverse. Ces échanges ont-ils un poids économique ? Si oui, peut-on l’évaluer ? "C’est un peu comme si l’on voulait estimer le salaire d’une femme au foyer !" , répond net Kira Rahir, membre du SEL de Beauvechain. Car attention ! Ces échanges sont démunis de caractère économique, et les membres ne peuvent les exercer dans le cadre de leur compétence professionnelle. Pas de TVA. Pas de déclaration au fisc. L’économie du SEL est officiellement reconnue comme une "économie domestique".

De l’avis des sociologues, cette "simplicité volontaire" de consommer utile est une tendance de fond et pas seulement une réponse à la "crise". Les initiatives dans ce sens se multiplient tous azimuts : partage de terrain, dons, trocs, échanges, prêts Selon le Crioc, un consommateur sur deux déclare pratiquer l’échange avec ses connaissances. Un sur quatre pratique le covoiturage et participe à un groupement d’achat collectif ou à un potager communautaire

Bref, la mentalité des Belges change : deux sur trois se déclarent favorables aux préceptes de la "simplicité volontaire". Si, à l’origine, le SEL ne valorise que des échanges de services, aujourd’hui, la moitié des réseaux belges suit la tendance anglo-saxonne qui autorise les échanges de biens.

Quel impact ce phénomène a-t-il sur l’économie classique ? Joaquim Desouza, informaticien, gère le logiciel informatique d’une trentaine de réseaux belges. Pour lui, le SEL n’a aucun pouvoir d’influence sur la donne économique. "S’il doit y avoir une réforme économique, c’est au plus haut niveau que ça se décide. Or, même Obama n’y arrive pas ! Il y a des enjeux qui dépassent de loin nos réflexions à notre petit niveau."

Alors, que valent autant de livres, autant de tronçonneuses achetés en moins ? Pour le moment, personne ne le sait. Mais Kira Rahir se veut rassurante : "On ne veut pas barrer la route aux commerçants. Notre but est de relocaliser l’économie." Les selistes préfèrent acheter directement chez le producteur, en euros cette fois. Et ce sont les agriculteurs qui profitent le plus de ce nouveau mode de consommation

Si, à ce jour, personne n’est capable d’estimer l’impact économique de ce mouvement, Mathieu Simonson, sociologue à l’université de Namur et l’un des rares spécialistes du SEL, lui accorde un fort pouvoir de changement. Pour lui, l’ambition de chaque SEL est faible, si l’on compte le nombre de personnes qu’il touche, mais elle est immense, car les membres, de fait, rompent avec une partie du système socio-économique classique.

Pour les selistes, "le SEL est un laboratoire". On y expérimente un autre modèle de société, des nouvelles règles d’échanges socio-économiques. Mais le système se heurte à ses propres limites : ce sacro-saint principe de non-professionnalité, qui empêche le SEL de sortir du cadre de l’économie domestique.

Certains selistes veulent aller plus loin. Prochaine étape, créer une diversité de monnaies locales intégrées à l’économie classique. Bernard Simon est un des premiers à avoir fondé un SEL en Belgique, en 1996. Le "Coup de pouce", à Villers-la-Ville. Economiste de formation, il revendique pour les citoyens l’autorisation de "développer une économie alternative en marge de l’économie marchande". Selon lui, le SEL est un modèle intéressant, car "les citoyens ont la main sur l’économie. Or, actuellement, les lobbies qui représentent à peine 2% de la planète, dirigent 80% de l’économie !".

Bernard Simon planche sur un projet de monnaie locale à Louvain-la-Neuve, dans un groupe de réflexion au sein du "Réseau Financement alternatif". Mais il n’est pas le seul : Laurent Dombret, membre du "RadiSEL", à Braine-le-Comte, et producteur de légumes, a déposé un dossier au ministère des Finances pour tester la fiscalité d’une monnaie alternative : le minuto. Il espère la mettre en circulation en janvier 2013.

Mais alors. Quid des politiques dans tout ça ? Le SEL en Belgique est un mouvement citoyen qui se dit apolitique. Mais à la base, souligne Mathieu Simonson, "le SEL se fait porteur d’une charge utopique, d’un véritable projet politique : il se présente comme une alternative locale au mode de vie dominant".

Qui sont alors ces gens qui prennent l’initiative de changer le monde ? En majorité des intellectuels issus de tous les courants politiques. De tous âges. Si au départ, certaines communes (Anderlecht ou Schaerbeek) ont été à l’initiative d’un SEL dans le but de renforcer la cohésion sociale; aujourd’hui, 99% des SEL agissent de manière libre et autonome.

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