Daniel Cohen: "La crise va repartir en 2013"

Pierre Loppe Publié le - Mis à jour le

Actualité

Professeur d’économie à l’Ecole normale supérieure de Paris et à l’université Paris 1, conseiller à la banque Lazard, éditorialiste au "Monde" et écrivain, Daniel Cohen est un spécialiste de la dette souveraine, sujet d’une actualité brûlante. C’est pourtant du bonheur que parle son dernier livre, "Homo economicus, prophète égaré des temps nouveaux"(1).

Vous observez que “les indicateurs de satisfaction et de bien-être stagnent ou régressent dans les entreprises comme dans les couples”. Pourquoi cette réflexion ?

Le bonheur semble éphémère dans les sociétés les plus prospères. Il n’y a pas de corrélation entre le niveau de richesse atteint par une société et le niveau de bien-être. Exemple le plus criant, les Etats-Unis. Ce pays a été le leader du monde occidental ces cinquante dernières années. Sa richesse a continué de croître alors que ses indicateurs de bien-être ont baissé significativement. Le nombre des Américains très heureux a baissé d’un tiers entre les années soixante et aujourd’hui, c’est impressionnant. Deux choses l’expliquent. Un : l’espèce humaine s’adapte à tous les environnements. Les compteurs sont remis à zéro constamment. Quel que soit le niveau de prospérité atteint, il n’y a plus de satisfaction par rapport à une situation antérieure. On en veut donc toujours plus. Deux : tout bonheur se réalise relativement à d’autres. Nous sommes en partie en rivalité avec eux, nous voulons les dépasser. C’est un peu comme la course aux armements. Un jeu à somme nulle où personne ne gagne.

L’économie est de plus en plus compétitive, dites-vous, vu l’omniprésence des classements et des données…

Un virage a été pris dans les années 80. Il a brisé l’équilibre qui pouvait exister auparavant entre compétition et coopération. Les entreprises ont été éventrées pour donner lieu à une compétition croissante sur les marchés. Elles ont perdu leur rôle protecteur face aux aléas de la conjoncture. On a vu de l’externalisation à outrance et des primes diverses et variées. Elles ont créé une souffrance nouvelle.

Sur les inégalités et la justice sociale, partagez-vous les idées du Nobel Stiglitz ?

Bien sûr. La rupture des équilibres s’est traduite par une montée des inégalités. Le monde des entreprises a cassé la valeur du travail et la propension spontanée des humains à chercher le respect de leurs collègues. En ramenant tout aux questions économiques, on a perdu un élément d’efficacité. On a dû augmenter les récompenses pour les uns et durcir les peines pour les autres.

Vous êtes réservé à l’égard du règne du numérique, de Facebook en particulier…

Après la révolution financière et la mondialisation qui ont accru la compétition est apparue la révolution de l’information qui a contribué à faire monter d’un cran le niveau de compétition. Elle a rendu les comparaisons permanentes et favorisé la frénésie des classements. Tous les mois, je suis classé en tant que chercheur sans que j’aie rien demandé, c’est bizarre ! Le rapport à soi-même et aux autres est en train d’évoluer. Dans le monde de Facebook, on se met en scène et on existe sous le regard des autres. Tout cela crée un dérèglement. Les règles évoluent, le degré d’autonomie de l’individu se rétrécit. A côté de cela, il y a le monde de l’Internet anonyme, celui des forums où chacun engueule les autres sous un pseudo. C’est le plus souvent obscène et vulgaire.

En avril, vous avez signé le manifeste des économistes en faveur du candidat Hollande. Que lui diriez-vous aujourd’hui ?

Qu’il faut veiller à ne pas sacrifier des choses précieuses au profit de gratifications immédiates comme la croissance à court terme. Le grand débat auquel sont confrontés les sociétés européennes et les Etats-Unis est le suivant : pour retrouver de la compétitivité, faut-il vraiment rogner sur les dépenses de santé, d’éducation, etc. ? Ce serait une erreur grave. On dit aujourd’hui que les dépenses de santé "dérapent" alors qu’on ne l’aurait jamais dit dans les années 50-60 des dépenses automobiles. On les a même applaudies. Dans un cas c’est un bien, dans un autre c’est un mal. Si les dépenses de santé augmentent, c’est aussi pour de bonnes raisons, parce qu’il y a de nouvelles techniques de pointe.

Dans le débat sur la dette en zone euro, comment jugez-vous Angela Merkel ?

La chancelière a été tentée par une voie tatchérienne ("my money back") mais la crise s’intensifiant, elle a évolué gentiment et est devenue plus modérée. Les évolutions récentes (interventions sur les marchés, responsabilité de la BCE, supervision bancaire, etc.) sont positives. Au-delà de ces considérations techniques, on est en train de découvrir que l’économie ne mène ni à la morale ni à la politique mais à l’économie elle-même ! Celle-ci ne tient jamais ses promesses, d’où le désarroi des sociétés modernes. Les crises appellent des réponses techniques mais ce n’est pas tout. Le geste d’un Roosevelt qui a fait progresser les Américains est impossible. Les cinquante années d’intégration économique n’ont pas fait progresser le sentiment d’une citoyenneté politique. L’apprentissage des langues, les échanges et les mariages mixtes sont essentiels. Quand chacun reste à l’intérieur de ses frontières, cela ne sert à rien. Un grand brassage est nécessaire.

Sortira-t-on bientôt de la crise ?

Le paradoxe de la situation, c’est qu’on a enfin trouvé une sortie institutionnelle. Mais la dynamique de la crise est telle qu’on n’est pas sûr que ça suffira à rétropédaler. La grande hypothèque de 2013 est budgétaire et va contraindre tous les Etats à effectuer une purge. La croissance sera faible voire négative. L’année prochaine risque bien d’être une répétition de la grande crise de 2008-2009. La crise que les plans de relance keynésiens avaient interrompue va sans doute repartir de plus belle après une pause de trois ou quatre ans. On est obligé de replier la tente sous laquelle on s’était abrité. On revient dans la tempête. Déclarer la guerre à l’austérité dans son coin ne sert à rien. C’est à la Commission européenne de prendre ses responsabilités par rapport à ces risques. Il faut arrêter la course-poursuite - comme dans les années 30 - où la récession accroît le déficit et nous entraîne dans une spirale désastreuse.

(1) Ed. Albin Michel, 212 pp, 18 euros

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