Dehaene : "Les Etats changent leur fusil d’épaule"

Ariane van Caloen Publié le - Mis à jour le

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Pour Jean-Luc Dehaene, la triste page Dexia est tournée. Depuis qu’il a démissionné de ses fonctions de président fin juin, il n’a plus vu ni parlé à Pierre Mariani, l’ex-CEO du groupe bancaire. Comme, quand il n’a plus été Premier ministre, il n’est plus retourné au 16, rue de la Loi. Ce n’est pas son genre de regarder en arrière. C’est du moins ce qu’il dit. Aujourd’hui, il est redevenu un eurodéputé comme les autres. Presque, du moins. Car, pour avoir présidé la première banque européenne en liquidation, on peut imaginer qu’il a un autre regard sur la crise. A en changer son travail d’homme politique ? Ce n’est pas l’impression qu’il donne. En termes d’emploi du temps, il affirme avoir été autant disponible malgré ses responsabilités chez Dexia.

"Président du conseil d’administration n’était pas un emploi à temps plein" , assure-t-il. Traduction : il n’a pas délaissé ses mandats politiques. Il avait prévenu son parti, le CD&V, qui avait insisté pour qu’il fasse le plein de voix aux élections européennes de 2009 : pas question de laisser tomber ses autres activités dont celles d’administrateur de société.

Plutôt que de se focaliser sur les dérives des banquiers, il s’en prend aux agences de notation qui mettaient à tours de bras des "triple A" à des produits qui se sont avérés de mauvaise qualité. Il pointe aussi du doigt les marchés "qui ont aujourd’hui tendance à voir le pire alors que c’était ces mêmes marchés qui jugeaient la zone euro comme un ensemble homogène il y a dix ans" . Il y a eu un excès de confiance dans le passé comme il y a un excès de défiance aujourd’hui. Jean-Luc Dehaene a dès lors appris à se méfier de ces marchés qui sont "dominés par le monde anglo-saxon" et donc "pas tout à fait neutres par rapport à l’euro" . Même s’il comprend qu’ils réagissent mal à la complexité et la lenteur du processus décisionnel au sein de l’Europe.

Les banquiers ont aussi pêché par excès de confiance ou négligence, fait-il comprendre au détour d’une boutade dont il a le secret. Quand on lui demande si d’être président de Dexia lui a permis de mieux appréhender les risques de certains produits financiers comme les fameux CDS (assurance sur un défaut de paiement), il répond tout de go : "J’ai aussi constaté que ceux qui étaient dans la banque n’étaient pas plus au courant. Ils travaillaient tout simplement sur le triple A."

Mais Monsieur Dehaene se garde bien de tirer à boulets rouges sur le fonctionnement des banques ou leurs modes de rémunération. Contrairement à d’autres banquiers repentis, il ne plaide pas pour une séparation radicale des métiers de banque de détail et d’investissement. Pour lui, il faut aborder ce sujet avec "une certaine prudence" car le rôle des banques en Europe est très différent de celui aux Etats-Unis où les entreprises ont davantage recours aux marchés pour se financer.

Celui qui a eu droit à de très généreux stock options en tant qu’administrateur chez AB InBev s’inscrit dans la logique du patronat sur le thème de la rémunération. Il qualifie d’"irréalistes" les propositions coercitives du président français François Hollande ou du ministre belge des Entreprises publiques, Paul Magnette (PS).

Pour éviter tout risque de conflit d’intérêt, dit-il, il s’est gardé de faire partie de la commission parlementaire Economie et Finance où il aurait été en contact direct avec le monde bancaire. Son choix s’est porté sur la commission Budget car il était "conscient" que cette question serait "cruciale" . De plus, celle-ci a un lien évident, à ses yeux, avec la crise. Car à côté de l’indispensable assainissement budgétaire pour redonner confiance aux marchés, il y a l’enjeu de la relance économique avec notamment le processus Europe 2020 (qui définit la stratégie économique à l’horizon de dix ans). Le budget européen pourrait contribuer à la relance mais "on constate que les Etats membres changent leur fusil d’épaule dans la mesure où ils veulent réduire le budget européen", regrette-t-il. L’eurodéputé constate que quand l’Union discute budget, elle ne se donne pas les moyens de ses ambitions. Et de faire référence à la stratégie de Lisbonne où l’Europe n’a pas réalisé ses objectifs.

D’où son plaidoyer, qui est aussi celui du Parlement européen, de doter le budget européen des réelles ressources propres afin de rendre celui-ci moins dépendant des contributions nationales. "On voit qu’au niveau du Conseil européen, il n’y a pas une politique européenne cohérente. D’une part, on crée des attentes; mais d’autre part on ne se donne pas les moyens."

A cause notamment du blocage des Allemands ? Jean-Luc Dehaene exprime "de la compréhension pour la chancelière Angela Merkel" qui veut ramener les Etats membres sur le droit chemin budgétaire même si elle le fait peut-être de manière "unilatérale". Il se dit "persuadé que les responsables allemands perçoivent très bien" les dangers d’un éclatement de la zone euro. "Raison pour laquelle au moment venu, ils font chaque fois le pas." Et c’est un routier de la politique qui parle

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