La survie de l’empire Arnault passe par la Belgique

Entretien Raphaël Meulders Publié le - Mis à jour le

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Pourquoi Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, veut-il devenir Belge ? Sa fondation et sa société privées belges visent-elles à ce que ses héritiers paient moins, voire éludent les importants droits de succession en France ? La Région bruxelloise va-t-elle empocher le pactole lors de cette succession ? Comment expliquer les gros transferts vers le groupe Arnault à Bruxelles et existe-t-il des sociétés "boîtes aux lettres" dans notre pays ?

D’innombrables hypothèses ont été évoquées depuis la demande de naturalisation du patron de LVMH, le groupe de luxe français, révélée par "La Libre" en septembre dernier. Denis Dalibot connaît bien le magnat du luxe français. Il a été pendant plus de 20 ans son directeur financier et dirige les affaires du groupe Arnault en Belgique depuis 2008. Au 15e étage de la "Blue Tower", à Bruxelles, l’homme tient à donner sa version des faits, qui est aussi celle de Bernard Arnault.

Il y a un intérêt marqué du groupe LVMH pour la Belgique ces dernières années. A quoi est-il dû ? Est-ce pour des raisons fiscales ?

Non, les raisons sont essentiellement économiques. Le groupe de Bernard Arnault est extrêmement présent en Belgique, avec des marques comme Hennessy, Moët & Chandon, Louis Vuitton Nous avons aussi un nombre non négligeable de sociétés qui sont des sociétés purement commerciales, que nous avons décidé de rassembler à la "Blue Tower" dès cette année. Et nous avons également des sociétés de participations, où nous avons développé une expertise. Les résultats sont parfaitement transparents pour nous et nos partenaires. Chacun s’y retrouve. M. Arnault a par ailleurs des intérêts privés en Belgique : une société à titre personnel qui s’appelle Pilinvest, et une fondation, Protectinvest. Le groupe Arnault en Belgique, c’est aussi simple que cela.

Vous parlez de transparence. Pouvez-vous chiffrer exactement le capital que vous avez en Belgique ?

Non, je ne le connais pas comme cela. Chaque société a son capital. Mais on parle ici de plusieurs milliards d’euros. Je ne peux pas vous citer de chiffres.

Le marché belge, avec ses 11 millions d’habitants, est donc si important pour vous ? On évoque de gros transferts de capitaux depuis Paris vers la capitale belge ces dernières années. Est-ce exact ?

La Belgique n’est pas la Chine ou la France, mais c’est un marché qu’on ne peut pas ignorer et qui se développe bien. Oui, il y a des transferts, mais les chiffres parus dans la presse sont souvent fantaisistes. LVMH reste une société française. En lisant les journaux belges, j’ai l’impression que notre groupe est devenu belge. Les gens pensent qu’un milliard, c’est énorme. Pour rappel, LVMH est un groupe mondial qui capitalise plus de 70 milliards d’euros et où travaillent près de 100 000 personnes.

Quel est le rôle exact de LVMH Finances, basé à Bruxelles depuis 2008 ?

C’est une société financière qui assure les ressources et met à disposition les fonds nécessaires aux entités du groupe dans le monde entier. Donc, oui, il faut régulièrement transférer des fonds à cette société, comme pour tous les centres financiers des grands groupes. Et LVMH Finances paie des impôts en Belgique, près de dix millions d’euros en 2011, contrairement à ce que j’ai lu.

Pourquoi avoir choisi Bruxelles comme centre financier ?

La Belgique est un pays d’accueil. M. Di Rupo l’a rappelé à Davos. Votre pays est attractif pour différentes raisons et pas uniquement pour des raisons fiscales. Bien sûr, la fiscalité est importante et c’est un élément de gestion : il y a, en Belgique, des incitations qui ont été créées pour faire venir des groupes mondiaux, comme les intérêts notionnels. Mais c’est loin d’être la seule raison. Vous avez une main-d’œuvre très qualifiée en Belgique. Louis Vuitton a, par exemple, créé un joint-venture avec les Tanneries de la Comète (Masure).

Une main-d’œuvre qui est aussi chère…

Dans nos activités, la question principale n’est pas le coût, même s’il ne faut pas le négliger. Pour nous, ce qui importe, c’est la qualité de la main-d’œuvre. Dans notre groupe, tout est quasiment fabriqué en Europe, que ce soit en Belgique, en France ou en Italie. Comme nos produits sont de haut standing, on peut se le permettre. Et puis, même si certains en doutent, vous avez une très grande stabilité juridique et fiscale en Belgique. Davantage que dans d’autres pays C’est très important pour un groupe, car cela lui permet de faire des prévisions. Enfin, la législation belge est dans certains cas intéressante : elle permet de mettre en place des véhicules qui ont toutes raisons d’être. C’est le cas de la fondation de M. Arnault, qu’il ne pouvait pas créer en France.

Venons-en à M. Arnault et à cette fameuse fondation belge ainsi qu’à sa société privée Pilinvest. Quels sont leurs buts ?

Le but de la fondation est la pérennité du groupe. La Belgique a les outils juridiques nécessaires pour assurer cette pérennité, pas la France. Si M. Arnault vient à décéder, il a pris les mesures nécessaires pour que le contrôle du groupe soit assuré jusqu’à ce que son dernier fils ait 25 ans, soit en 2023. Dans cette période-là, la fondation sera administrée par un comité de sages de trois personnes de haute envergure et qui ne font pas partie de la famille de M. Arnault. Quant à Pilinvest, c’est une société qui détient des actions du groupe Arnault et qui sera gérée par la Fondation en cas de décès. Cela n’élude aucun impôt.

A terme, tous les actifs du groupe iraient dans cette société, puis cette Fondation ?

Non, mais la Fondation assurera l’intégrité du groupe, en veillant, notamment, à ce que les actions ne se dispersent pas, de cette période jusqu’à 2023. J’imagine que vous avez de grandes familles et industriels belges qui font la même chose

Ce transfert évite-t-il de payer des droits de succession ?

Absolument pas. Je veux tordre le cou à toutes ces informations. Au plan fiscal, c’est d’une simplicité biblique. Le groupe a des sociétés en Belgique qui sont toutes enregistrées, qui déposent toutes une déclaration fiscale en Belgique. Elles déposent toutes leurs comptes, à une exception près : Pilinvest durant trois ans.

Un oubli ?

Non, une erreur et elle a été réparée. On a pris les dispositions nécessaires pour que ce genre d’incidents ne se renouvelle pas. On verra si on aura une amende, mais je vous invite aussi à regarder si tous les autres groupes déposent tous leurs comptes. Ce n’était pas volontaire.

Est-ce exact que Pilinvest n’a pas payé d’impôts en 2009 ?

Oui et c’est logique. Nous avons eu une reprise de réduction, comme vous l’appelez en Belgique. On avait passé une très grosse charge suite à l’effondrement de la Bourse en 2008 et la baisse des valeurs de nos titres. Cette charge n’avait pas généré de réduction fiscale. La reprise n’a évidemment pas été taxée. D’autre part, Pilinvest avait fait des profits sur des cessions de titres qui ne sont pas taxés en Belgique, donc il n’y a pas eu d’impôt. Si on n’a pas de revenu, on ne paie pas d’impôt.

Au final, est-ce que ce montage avec Pilinvest et la Fondation évite de payer des droits de succession trop élevés en France ?

M. Arnault est résident fiscal français, tout comme ses enfants. Donc, la fiscalité de sa succession relève de la loi française. Tout est dit.

Mais personne ne leur interdit de devenir résidents fiscaux belges dans le futur…

M. Arnault a fait un communiqué où il dit : "Je reste résident fiscal français." Même s’il obtient la double nationalité belgo-française (il tient à garder sa nationalité française), M. Arnault restera résident fiscal français. Les choses sont claires.

Pas tant que cela. Pourquoi M. Arnault a -t-il demandé la nationalité belge ? Pourquoi a-t-il un domicile en Belgique ? Cela crée la confusion pour le grand public.

Il y a deux raisons. Tout d’abord, M. Arnault a des attaches très anciennes et réelles avec la Belgique. Il vient régulièrement à Bruxelles. Ensuite, la nationalité belge lui permettrait d’être sous la coupe du droit international privé belge. S’il reste sous le droit international français, en cas de décès, on pourrait remettre en cause la Fondation et son organisation. M. Arnault tient à son groupe. C’est sa création. Il veut que son bébé vive.

Il a donc peur de ses héritiers ?

Non. Mais quand je me suis marié, j’ai fait un contrat de mariage : je n’avais pas peur de ma femme, ni de mes enfants que j’aurais avec elle pour autant. C’est de la sagesse, de la prudence et de la bonne gestion. Pas autre chose. En France, il ne pouvait pas pérenniser son groupe. L’avenir n’était pas assuré. Mais une personne rationnelle prévoit le pire. Ce n’est pas pour cela qu’on va l’atteindre : tous les mariages ne se transforment pas en divorce. Si M. Arnault cherchait un avantage fiscal, il lui suffisait de déménager définitivement en Belgique. La nationalité ne lui apportera rien à ce niveau. Oui, il a une résidence en Belgique, mais il dépose sa déclaration fiscale en France. C’est de là qu’il dirige son groupe. Autre précision : lorsqu’on a créé la Fondation, on a transféré des actions qui ont droit aux dividendes, mais qui n’ont pas de droits de vote. La nue-propriété est en Belgique, mais le droit de vote reste en France.

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