Lernout & Hauspie: cela s'est passé si près de chez nous

AvC Publié le - Mis à jour le

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Aujourd’hui, l’histoire de Lernout & Hauspie paraît bien lointaine. Et pourtant, il s’agit sans aucun doute de la plus grande escroquerie financière qu’ait connue la Belgique depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Au départ, il y a deux hommes, Jo Lernout et Paul Hauspie, tous deux issus de la Flandre-Occidentale. A la fin des années 80, ils décident de fonder une entreprise spécialisée dans la technologie vocale. Un marché qui s’annonçait prometteur. Comme le proclamaient sans relâche les deux fondateurs, tout allait pouvoir se commander grâce à la voix : la voiture, la cuisine, l’ordinateur On est au début de l’euphorie pour la "nouvelle économie".

L&H, dont le siège se trouve à Ypres, va croître très vite grâce aussi à des acquisitions dont la société américaine Dictaphone. Les deux Flandriens deviennent rapidement des vedettes nationales et les porte-drapeaux de la technologie flamande florissante. Pol Hauspie est fait citoyen d’honneur de Poperinge et Jo Lernout côtoie le prince Philippe à New York. Le monde politique, à commencer par l’ex-Premier ministre Jean-Luc Dehaene, apporte aussi son soutien.

En 1995, L&H fait son entrée sur le très en vogue marché américain Nasdaq. Elle a le vent en poupe aux Etats-Unis. Mais c’est de là que part le scandale. Le "Wall Street Journal" révèle au début de l’année 2000 que l’entreprise gonfle artificiellement son chiffre d’affaires. Au cours des deux premiers trimestres de l’année 2000, plus de la moitié du chiffre d’affaires (soit 140 millions de dollars) était fictif. Le gonflement du chiffre d’affaires se faisait notamment via les LDC (Language Development Companies) qui achetaient des licences à la société yproise sur base des ressources que celle-ci avait elle-même apportées directement ou indirectement. Pour L&H, dont la capitalisation boursière est montée jusqu’à 10 milliards de dollars, c’est le début de la fin. En septembre 2000, la SEC, l’autorité boursière américaine, entame officiellement une enquête. Fin 2000, une enquête pénale est ouverte en Belgique. Début janvier 2001, la demande de concordat judiciaire est acceptée. Dix mois plus tard, et après avoir tenté des plans de redressement et appelé à la rescousse l’ex-patron de Tractebel Philippe Bodson, la faillite est prononcée. Des milliers de Belges sont ulcérés. Eux qui avaient cru aux beaux discours de Jo et Pol voient la valeur de leurs actions Lernout & Hauspie réduite à néant. La Flandre-Occidentale est particulièrement touchée et meurtrie. On voit des fermiers pleurer à cause de l’argent qu’ils ont perdu.

Les premières inculpations tombent en 2002. Elles visent, outre les deux fondateurs, le réviseur KPMG ou l’avocat d’affaires Louis Verbeke. La banque Dexia (ou plus exactement les ex-Bacob et Paribas Belgique) est inculpée en 2003 à cause des crédits qu’elle a apportés à la société et à ses deux fondateurs.

Le coup d’envoi du procès à Gand est donné en mai 2007. Sur le banc des accusés, 21 personnes physiques et morales. Un procès historique dans la mesure aussi où il va juger la criminalité en col blanc et pose la question du rôle des banques et des réviseurs. Les inculpations portent sur des faux en écriture, manipulation de cours, escroquerie, etc.

Le verdict tombe de trois ans plus tard après 20 mois de délibération. La Cour d’appel de Gand rend sa décision dans un jugement de 2 000 pages. Elle condamne 8 personnes, dont Jo Lernout et Pol Hauspie, à cinq ans de prison, dont deux avec sursis, pour faux, usage de faux et manipulation de cours. En revanche, elle acquitte KPMG et Dexia, qui ne sont toutefois pas sortis totalement indemnes de cette affaire puisqu’ils avaient accepté de payer respectivement 115 et 60 millions de dollars pour faire cesser des poursuites aux Etats-Unis. La cour de Gand a sévèrement motivé les peines infligées aux anciens dirigeants de Lernout & Hauspie. Elle considère qu’ils ont chacun joué un rôle-clé et présente Pol Hauspie comme le cerveau du groupe. Les attendus parlent d’agendas cachés.

Toutefois, les défenseurs des anciens actionnaires, parmi lesquels la société Deminor, ne cachent pas leur déception. Les parties solvables - Dexia et KPMG - sont acquittées en raison d’un défaut de preuve. Certains se demandent si la justice belge n’éprouve pas des difficultés à condamner une personne morale aussi majeure que Dexia alors qu’aux Etats-Unis la banque a été amenée à payer une indemnité de 60 millions de dollars sur base des mêmes arguments.

L’affaire Lernout & Hauspie aura aussi conduit à certaines réformes touchant plus particulièrement le travail des réviseurs.

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