Martin Feldstein : thérapie de choc d’un eurosceptique

Entretien Stéphanie Fontenoy, correspondante aux Etats-Unis Publié le - Mis à jour le

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L’économiste américain Martin Feldstein est un eurosceptique de la première heure. Bien avant l’introduction de la monnaie unique, le professeur d’économie à Harvard et ancien président du conseil économique de Ronald Reagan mettait en garde contre la mise en place d’une union monétaire qui imposerait une politique unique à des économies européennes hétérogènes. Il est l’auteur d’un essai critique "The Failure of the Euro", paru dans la revue "Foreign Affairs" (janvier-février 2012). S’il est favorable à la sortie de la Grèce de la zone euro, il pense également que la "famille européenne" doit rester unie dans son projet d’intégration.

Vous aviez dès le début des années 90 des doutes sur la viabilité du projet d’union monétaire européenne. La crise actuelle vous donne-t-elle raison ?

Je ne sais si cette crise me donne raison ou non. Mais je pense qu’elle met en exergue les problèmes inhérents à la mise en place d’une monnaie et d’un taux de change uniques pour 17 économies hétérogènes. Cette politique unique a engendré un problème de contagion qui est bien plus fort que ce qu’il n’aurait été avant la création de l’union monétaire européenne.

Que pensez-vous de la gestion de la crise par les élites européennes ?

A mon avis, la réponse initiale d’Angela Merkel et d’autres qui, comme elle, ont considéré qu’il fallait trouver une solution homogène aux problèmes de la zone euro, était une erreur. La Grèce n’est pas l’Italie ou l’Espagne et il aurait mieux fallu gérer chaque crise de manière indépendante. Ne pas le faire n’a fait qu’empirer la contagion. La Banque centrale européenne fait-elle ce qu’il faut ? La première opération de refinancement à long terme annoncée par Mario Draghi (le 21 décembre 2011, NdlR) était une bonne chose car il y avait vraiment une crise des liquidités au niveau bancaire. Les banques ne se prêtaient plus entre elles, celles qui avaient un excédent plaçaient l’argent à la Banque centrale tandis que d’autres ne pouvaient pas se financer. Donc ouvrir le crédit à trois ans était une bonne idée et a permis au secteur bancaire de repartir. La deuxième opération était beaucoup moins justifiée. La BCE voulait faciliter l’achat par les banques de la dette souveraine, en particulier de l’Italie et de l’Espagne. C’est une erreur de se focaliser sur la baisse des taux d’intérêts à long terme de la dette de ces pays. En faisant cela, on réduit la responsabilité des parlements et rend plus difficile le soutien des populations concernées à des changements structurels pourtant nécessaires. L’Union européenne n’est pas dotée d’un pouvoir monétaire central comme le sont les Etats-Unis.

Est-ce un problème ?

Mes interlocuteurs européens me demandent souvent pourquoi aux Etats-Unis le Trésor peut faire des transferts de paiement de New York à la Virginie occidentale sans que personne ne demande des comptes. Alors qu’en Europe, transférer des fonds de l’Allemagne à la Grèce ou au Portugal constitue un enjeu politique majeur. Malgré les promesses répétées de solidarité européenne, les Européens ne se voient pas comme un seul peuple. Ils se considèrent avant tout Italien, ou Français, ou Allemand ou Grec. Les Américains sont d’abord Américains avant de se revendiquer d’un Etat. Le soutien politique à une autorité fiscale unique n’existe pas en Europe.

Sujet parfois tabou en Europe, vous avez dit qu’une sortie de la Grèce de la zone euro ne serait pas une mauvaise solution…

Oui, car la situation en Grèce est bien pire que celle des autres pays de l’Union européenne. Après cinq ans de croissance négative, les Grecs ne sont toujours pas compétitifs. La situation est sans espoir. Or, on l’a vu dans le reste du monde, quand d’autres économies font face à des crises similaires, elles choisissent de dévaluer leur monnaie. La seule façon pour la Grèce de le faire est de sortir de l’euro et de revenir à la drachme. Dans ce cas, les exportations grecques et le tourisme deviendraient bien plus attractifs. A l’inverse, le pays devra réduire ses importations, devenues trop coûteuses, et les Grecs se replieront vers les biens et les services nationaux. Cela aura pour effet de relancer l’économie grecque. Il y aurait sans nul doute des ajustements douloureux à faire, mais après un an ou deux, la Grèce pourrait renouer avec la croissance. Le scénario d’une sortie de la Grèce de la zone euro inquiète les Européens qui ont peur d’un effet boule de neige pouvant causer la fin de la monnaie unique.

Ce n’est pas le cas selon vous ?

Cela revient à la question du leadership des dirigeants européens. Ceux-ci doivent expliquer, non pas en une nuit mais progressivement, que la Grèce est un cas particulier qui n’entraînera pas une contagion à l’Italie ou à l’Espagne qui sont en bien meilleure condition. Mais cela est peut-être trop difficile à expliquer de la part des dirigeants européens et la Grèce doit continuer à souffrir.

Vous conseillez par ailleurs comme solution à la crise européenne une dévaluation de l’euro…

Un euro plus faible profiterait aux pays de la périphérie et donc aiderait l’Europe tout entière. Il est très difficile de voir comment l’Italie et l’Espagne vont régler leurs déficits des comptes courants sans augmenter leur compétitivité. L’argument habituel est de dire qu’ils doivent améliorer leur productivité et leur main-d’œuvre, contrôler les salaires, toutes des choses très difficiles à faire. Face à de tels déficits des comptes courants, les gouvernements décident souvent de déprécier leur monnaie. Or, il n’est pas possible pour l’Italie et l’Espagne de le faire de manière individuelle. Mais l’Eurozone dans son ensemble pourrait abaisser la valeur de sa monnaie. Cela ne changerait rein à la compétitivité à l’intérieur des frontières européennes mais cela aiderait les pays de la périphérie à augmenter leurs exportations vers le reste du monde et réduire leurs importations.

Entre l’austérité et les mesures de relance, vous préconisez quoi ?

L’austérité freine la croissance et est très difficile à mettre en place politiquement. Si l’Union européenne adoptait un euro plus faible, cela stimulerait la demande et l’austérité fiscale serait alors moins pénible et n’affecterait pas le PIB.

Les Européens pointent du doigt les Etats-Unis, d’où est partie la crise financière. L’impression est que l’Union européenne paie pour les erreurs des Américains, notamment la dérégulation et le scandale des subprimes…

Le problème est parti des Etats-Unis mais la crise grecque et la bulle du marché de l’immobilier espagnol n’ont pas été causées par les subprimes. La critique est un peu trop simpliste.

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