Pourquoi se soucier du "Liborgate" ?

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Les grandes banques internationales privées participent à la fixation de nombreux taux d’intérêt qui influencent considérablement l’activité économique. Ces taux sont notamment déterminés sur le marché interbancaire londonien dont l’autorégulation est la règle de fonctionnement. Depuis 1986 sont fixés quotidiennement des taux d’intérêt libellés dans 10 monnaies et 15 maturités différentes sur base d’un sondage effectué auprès d’une quinzaine de banques. S’il y a 16 indications reprises dans l’enquête, la moyenne n’est calculée qu’à partir de 8 indications, après élimination des 4 indications les plus élevées et des 4 indications les plus basses. Une manipulation du marché est possible s’il existe une collusion entre 5 institutions au minimum, sans engendrer une entente en sens opposé.

Le taux le plus célèbre est le "London Interbank Offered Rate" (Libor) sur le dollar américain à 3 mois. Il s’agit du taux d’intérêt qu’une grande banque devra payer sur le marché interbancaire londonien si elle décide d’emprunter des dollars américains pendant trois mois à une autre grande banque. Ce taux sert ensuite de référence pour la fixation des conditions de financement pour les emprunts hypothécaires, les cartes de crédit et les prêts octroyés aux entreprises en dollars américains. Il est également utilisé pour valoriser des produits dérivés sur taux d’intérêt dont la valeur dépasse les 500 trillions de dollars américains.

En règle générale, il est extrêmement difficile de manipuler le marché interbancaire pour la simple raison qu’une banque peut difficilement prédire si elle va devoir emprunter ou placer des liquidités. Par contre, lors de la crise financière de 2007-2009, les grandes banques en difficulté savent qu’elles vont devoir emprunter des liquidités à court terme dans le marché interbancaire pour éviter la faillite. Soit elles rentrent en concurrence et poussent les taux "Libor" à la hausse, au risque d’aggraver leur situation ; soit elles tentent de coopérer pour maintenir les taux artificiellement bas en espérant des jours meilleurs.

Entre juin 2007 et septembre 2008, période durant laquelle les liquidités se font rares, les banques hésitent à donner des indications élevées. De par la nature même du marché interbancaire, elles ont quasiment toutes intérêt à sous-évaluer les taux "Libor". Une enquête doit encore vérifier si la Banque d’Angleterre n’a pas encouragé ses banques nationales, dont Barclays, à sous-évaluer ses indications de taux afin d’éviter la banqueroute.

A la suite de la faillite de Lehman Brothers, la crise de confiance atteint son paroxysme : il n’y a plus aucun prêteur de liquidités sur le marché interbancaire. Les banques centrales interviennent et offrent des liquidités à des taux planchers aux banques privées qui les conservent précieusement. Lorsque ces liquidités sont prêtées, elles le sont "au profit" de leurs clients à des taux Libor qui, d’après les premiers éléments de l’enquête en cours, auraient été surévalués. En acceptant de livrer des informations sur les pratiques adoptées durant cette période, la banque UBS a obtenu une immunité partielle aux Etats-Unis, au Canada et en Suisse. Quant à la banque Barclays, elle a accepté de payer une amende d’un demi-milliard de dollars.

Quels que soient les résultats de l’enquête, le fonctionnement du marché interbancaire doit être revu. Sans une meilleure organisation, le marché interbancaire continuera de dysfonctionner en période de crise. Adam Smith aurait d’ailleurs refusé de parler de "marché" interbancaire. Il aurait sans doute parlé de "marchandage corporatiste". Le total des amendes que le secteur bancaire pourrait avoir à payer à la suite de ce "Liborgate" pourrait dépasser les 2 000 milliards de dollars.

Si aucune réforme profonde n’est envisagée, les taux interbancaires devront impérativement être remplacés par les taux de référence fixés par les banques centrales.

Mikael PETITJEAN Professeur de finance à la Louvain School of Management (UCL Mons)

Mikael.petitjean@uclouvain.be

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