Conjoncture Luc Gijsens, homme des marchés à la KBC, nous raconte les évolutions et les moments forts de son métier.

Lunettes style écaille, veston foncé, bretelles, Luc Gijsens a toutes les apparences du banquier qui a arpenté les hauts lieux de la finance. En mai, à l’occasion de l’assemblée annuelle de KBC, le CEO de la division Marchés internationaux du groupe flamand prendra sa retraite après quarante ans passés à la banque. Nous avons recueilli les confidences parfois inattendues de ce "trader en chef".

1. Les activités dans les salles de marché ont-elles changé ?

Il y a quarante ans, les traders étaient pendus à un, voire plusieurs téléphones. Aujourd’hui, ils communiquent par écrans interposés avec parfois des conversations via Skype. La salle de marché était composée de 90 % de traders et de 10 % de contrôleurs. Un rapport qui est devenu 60-40 % vu les contrôles et autres "reportings" accrus. "Les coûts ont augmenté de 50 à 60 %", explique Luc Gijsens.

2. Pourrait-on imaginer encore aujourd’hui une affaire Kerviel ?

Compte tenu des contrôles mis en place, des positions telles que celles prises par l’ancien trader de la Société générale "paraissent pratiquement impossibles sans que quelqu’un ne soit alerté. Ou alors il faut des complices dans la banque", explique Luc Gijsens. "Chaque fois qu’il y a une transaction hors norme, c’est signalé".

3. Quid pour la zone euro en cas de duel Le Pen-Mélenchon ?

"Il faut toujours mesurer un scénario selon le degré de réalité", répond Luc Gijsens. Le Brexit est difficile à mettre en place alors que le Royaume-Uni ne fait pas partie de la zone euro. En clair, une sortie du franc français de la zone euro prendrait beaucoup de temps pour se réaliser, pour autant qu’elle se produise dans le cas de la victoire d’un des deux candidats. "Les conséquences d’une telle sortie ne sont pas claires et tellement difficiles à imaginer", poursuit le banquier. Pour qui il y a beaucoup d’autres solutions "plus faciles" que la réintroduction des monnaies nationales. "On ne va pas retourner à cette situation où des monnaies nationales, comme ce fut le cas pour la lire italienne ou le franc, étaient dévaluées pour relancer la compétitivité d’un pays."

Défenseur de la zone euro, Luc Gijsens croit à l’efficacité de la convergence des politiques monétaire et fiscale.

4. Quel a été le moment le plus intense ?

C’était le 15 septembre 2008 quand la banque d’affaires américaine Lehman Brothers a été déclarée en faillite. "J’étais à New York. J’étais vraiment bouleversé. J’avais le sentiment que c’était la fin du monde. Je me demandais si la semaine suivante, le système financier existerait encore. J’étais content que mon billet d’avion ait été payé !"

Prise dans la tourmente, KBC a été sauvée grâce à l’intervention des gouvernements fédéral et flamand. "Ils ont gagné beaucoup d’argent." Depuis deux semaines, toutes les activités et produits structurés type CDO qui ont mis en difficulté la banque ont été liquidés.

Epinglé

Parmi les qualités requises, résister au stress…

Trader. Alors qu’ING a centralisé ses activités de salles de marché à Londres et que BNP Paribas a rapatrié à Paris une série d’opérations menées à Bruxelles, KBC se distingue avec le développement de sa nouvelle salle de marchés. Celle-ci compte 164 "dealer desks" où sont suivis les marchés du monde entier, à l’aide de 570 écrans d’informations financières spécialisées. D’après Luc Gijsens, il n’y a "pas de problème" pour trouver des bons traders en Belgique, même s’ils sont un peu moins bien payés qu’à Londres ou New York. Parmi les qualités requises, "être bon en maths, être très alerte et bon communicateur. Et il faut savoir résister au stress" , ajoute Bartel Puelinckx, CEO de KBC Securities .