Conjoncture

Mieux mesurer les effets de la crise pour éviter de "graves erreurs": des économistes, parmi lesquels le Prix Nobel américain Joseph Stiglitz et le Français Thomas Piketty, appellent à voir plus loin que le PIB dans un rapport publié mardi par l'OCDE.

"Quand on se concentre juste sur ce que l'on a sous la main, on peut faire de graves erreurs de politique économique", a prévenu Martine Durand, directrice des statistiques et des données à l'Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE).

"Si nous avions mieux mesuré les effets de la crise, nous aurions peut-être engagé des réponses politiques qui auraient permis de minimiser ses effets à la fois économiques, politiques et sociaux", a-t-elle ajouté.

Le rapport, intitulé "Au-delà du PIB (Produit intérieur brut), mesurer ce qui compte pour les performances économiques et sociales", est rendu public à l'occasion du Forum mondial de l'OCDE sur les statistiques qui se tient dans la cité coréenne de Incheon de mardi à jeudi.

Dans ce document, les auteurs recommandent aux gouvernements de "mieux mesurer les inégalités", le sujet de prédilection de M. Piketty, alors que les statistiques aujourd'hui se limitent au calcul de la croissance du PIB, qui rend compte de la richesse économique produite chaque année par un pays.

"Il faut dépasser le PIB pour étudier la santé d'un pays, en le complétant d'un tableau de bord d'indicateurs qui mette en évidence la répartition des niveaux de bien-être au sein de la société ainsi que la soutenabilité sur les plans social, économique et environnemental", ont-ils préconisé.

Selon eux, l'élaboration de meilleurs indicateurs "du bien-être de la population est importante pour tous les pays, quel que soit leur niveau de développement". A leurs yeux, il faut tenir compte "des inégalités économiques liées aux revenus et au patrimoine".

"Il faudrait continuer à intégrer les informations sur les inégalités économiques", ont-ils assuré, invitant également à ventiler les données par âge, sexe, orientation sexuelle ou niveau d'instruction.

Avec ce rapport, le groupe de travail prolonge les travaux présentés en 2009, au coeur de la crise, par les Prix Nobel M. Stiglitz et l'Indien Amartya Sen, ainsi que le Français Jean-Paul Fitoussi, à la demande du président français Nicolas Sarkozy.

Près de dix ans plus tard, outre M. Stiglitz, M. Fitoussi et M. Piketty, le groupe d'experts inclut d'autres économistes renommés comme le Prix Nobel américain Angus Deaton, également spécialisé dans les travaux sur l'inégalité, ou le Français François Bourguignon, ex-chef économiste de la Banque mondiale.

Les leçons de la crise

Les auteurs ont tiré les leçons de la crise: "des indicateurs plus adaptés de l'insécurité économique auraient révélé que les conséquences de la récession étaient beaucoup plus lourdes que ne l'indiquaient les statistiques fondées sur le PIB".

En 2011, quand la reprise, mesurée par le PIB, a pointé le bout de son nez, "on s'est dit qu'il fallait faire de l'austérité" pour réduire l'endettement des pays, a rappelé Mme Durand, dans une allusion implicite à la politique économique alors menée dans la zone euro.

"Peut-être que si l'on avait regardé d'autres choses, si on avait regardé en dehors de ce qui était éclairé (...), on n'aurait peut-être pas pris les décisions que l'on a prises", a-t-elle ajouté.

"Si on se fonde sur le PIB, on croit constater, comme nombre de gouvernements en 2010, que l'économie est engagée sur la voie de la reprise", ont souligné les auteurs.

"L'inadéquation de la riposte à la crise a été accentuée par le fait qu'une attention excessive a été accordée aux conséquences des dépenses publiques sur la dette des Etats", ont-ils ajouté.

Les graphiques fournis par l'OCDE démontrent que le Produit intérieur brut par habitant a connu dans la zone euro une rechute à partir de 2011, phénomène qui n'apparaît pas sur la courbe de la croissance américaine.

"Cette réflexion est légitime", a réagi le commissaire européen Pierre Moscovici. "Mais sans croissance du PIB, de la production, il n'y a pas de création d'emplois et donc pas de réduction du chômage."