Conjoncture

Et si les agriculteurs produisaient eux-mêmes toute la nourriture dont leur bétail a besoin ? Cela paraît être de bon sens. Pourtant, l’autonomie fourragère complète reste marginale en Wallonie. L'herbe standard ou fourrage grossier (foin et préfané) ne contient pas assez de protéines que pour apporter aux vaches ce dont elles ont besoin. Les agriculteurs sont obligés d'acheter des compléments protéinés, le plus souvent du soja américain, pour enrichir les rations. Mais d'autres choisissent des variétés de plantes bien de chez nous.

Alors, afin de convaincre un maximum d’éleveurs de franchir le cap de l'autonomie autochtone, un Salon professionnel de l’autonomie fourragère, co-organisé par le syndicat agricole Fugea, se tient ce jeudi à Tellin (province de Luxembourg). On y donnera des conseils pratiques aux agriculteurs curieux de savoir comment ils pourront gagner en indépendance.

L’intérêt est double. Tout d’abord économique. En ces temps de crise agricole sévère, avec des prix de produits (viande et lait) à la baisse, qui ne suffisent parfois pas à couvrir les coûts de production, l’achat de céréales et autres compléments protéiniques pour nourrir le bétail plombe les finances déjà bien maigres des éleveurs. Il est aussi écologique : plus besoin d’arroser ses champs avec des intrants (pesticides et engrais azotés).

Graminées, luzerne, trèfle, petits pois

Le concept de l’autonomie fourragère, c’est renouer avec les pratiques pastorales qui étaient encore communément en vigueur jusqu’à la Seconde guerre mondiale, avant le règne du productivisme et de l’utilisation massive des intrants. Mais, pour opérer cette transition, il faut repenser ses techniques. "La gestion des prairies est assez pointue", signale Florine Marot, chargée de mission Autonomie des fermes et Environnement à la Fugea, syndicat agricole wallon. "On cultive de multiples variétés de graminées et aussi des légumineuses (luzerne, trèfle, petits pois…) qui absorbent l’azote. Ces aliments sont très complets pour le bétail", explique-t-elle.

Pas besoin de disposer de plus d’espace de culture ou de prairies mais les légumineuses, qui disparaissent naturellement des prairies au bout de quelques années, doivent être réensemencées régulièrement. Il faut aussi faire preuve de patience car la pousse n’est pas rapide et les mélanges fourragers nécessitent un fauchage quatre fois par an.

"Certains agriculteurs estiment qu’il s’agit là d’un retour en arrière", souligne Florine Marot. "Les changements de pratiques agricoles sont souvent difficiles à envisager. Et puis, les conseils et les références aux agriculteurs sont dispensés par des commerciaux qui ont des intrants à vendre."

Résistantes à la sécheresse

Voilà pour les freins. Mais les avantages sont significatifs. Outre l’aspect écologique (on se passe des engrais azotés car ils font régresser la pousse des légumineuses) et les économies (lire ci-dessous), l’autonomie fourragère pourrait venir en aide aux agriculteurs victimes de la sécheresse. "Les légumineuses y sont beaucoup plus résistantes que l’herbe et les sélections variétales s’améliorent d’année en année", précise Florine Marot.


René Collin :"La Wallonie est avant tout une terre d'herbage"

Le ministre wallon de l’Agriculture, René Collin (CDH), appuie la démarche de l’élevage en prairie et de l'autonomie fourragère, via des budgets, des soutiens à des structures d'aide et des projets de recherche, puisque c'est l'un des moyens dont disposent les agriculteurs pour être moins dépendants des marchés mondiaux. "La Wallonie est avant tout une terre d’herbage, avec 49 % de la surface agricole utile. Un état des lieux sur base des emblavements, des rendements moyens des cultures et prairies et des besoins en protéines du bétail montre que la production de protéines permet de satisfaire 75 % des besoins des animaux d’élevage, alors que cette valeur est de 33 % pour la Flandre et de 30 % pour l’Europe. C’est dire si la Wallonie dispose de nombreux atouts en termes d’autonomie protéique et fourragère par rapport à d’autres régions en Europe et dans le monde, et que l’herbe représente toujours bien une grande partie de leur alimentation", déclare René Collin.
"L’autonomie alimentaire montre une certaine stabilité dans la période récente (2008-2012) selon une analyse de l’Agence Wallonne de l’Elevage portant sur les exploitations spécialisées en productions bovines (lait et viande). En effet, 71 % de l’énergie apportée par la ration alimentaire provient de l’exploitation"
, ajoute le ministre.


Un éleveur témoigne : "Je fais des économies de 500 à 1000 euros l’hectare"

Hugues Falys, éleveur bovin viandeux et cultivateur de fruits, légumes, pommes de terre et céréales à Bois-de-Lessines, a fait le choix de l’autonomie fourragère, "grâce à des discussions avec d’autres agriculteurs et pour des raisons plutôt économiques, même si j’y vois un intérêt environnemental et que j’avais également envie de me tourner vers le consommateur. Je vends mes produits végétaux à la ferme et ma viande via une coopérative".

Cette transition s’est opérée progressivement ces dix dernières années. Elle lui a même permis d’opter pour une conversion au bio entamée en janvier. "Je me passe désormais de l’achat de soja et de sous-produits protéinés industriels. Je n’ai pas de surcroît de travail par rapport à mes anciennes pratiques. Je passe peut-être même moins de temps à mes cultures fourragères car elles sont rationalisées", dit Hugues Falys. "Ce qui a été le plus difficile dans cette transition ? Le facteur psychologique. Je me suis demandé si j’allais me prendre une gamelle. Mes voisins sont agriculteurs et j’étais critiqué. Aujourd’hui, certains d’entre eux sont passés à l’autonomie fourragère", poursuit-il.

Hugues Falys a fait ses comptes. Depuis que son nouveau système tourne à plein régime, il fait des économies de 500 à 1000 euros par hectare de surface fourragère. Et cela fonctionne tellement bien qu’il a vendu sa quatrième coupe de fourrage de l’année. "Je n’en avais pas besoin."

A l’instar de la Fugea, il plaide pour une certification de l’autonomie fourragère, afin de la valoriser auprès des consommateurs. Et il va même plus loin : "On devrait conditionner les subventions agricoles aux pratiques d’autonomie, à une moindre utilisation de pesticides, d’engrais, à une bonne gestion du sol".

L’éleveur a co-organisé les deux premières éditions du Salon de l’autonomie fourragère. "Je dis aux agriculteurs : ‘Intéressez-vous, posez des questions, faites vos comptes et venez au Salon. Ceux qui ne prendront pas le train de l’autonomie fourragère auront des problèmes’".

Les agriculteurs intéressés par :

- des informations sur l'autonomie fourragère peuvent en trouver sur www.fourragesmieux.be

- le programme du Salon de l'autonomie fourragère sur www.fugea.be/wp_fugea/salon-de-lautonomie/

Ils peuvent aussi contacter Hugues Falys via : www.lablancheferme.be