Conjoncture

Une centaine de producteurs laitiers européens ont manifesté lundi dans le quartier européen contre la mise sur le marché par l’Europe de milliers de tonnes de lait en poudre.

Action hautement spectaculaire lundi matin devant le bâtiment du Conseil européen à Bruxelles, où étaient réunis les ministres de l’Agriculture. Une centaine de producteurs laitiers venus de plusieurs pays européens ont déversé puis soufflé une tonne de lait en poudre afin de protester contre la remise sur le marché d’une partie des stocks constitués par l’Europe. La conséquence, soulignent les agriculteurs, c’est que les prix qui leur sont payés vont de nouveau dégringoler.

Le secteur laitier connaît une crise de surproduction qui a engendré une chute des prix. Afin de les faire remonter, la Commission européenne avait retiré plus de 353 500 tonnes de lait (soit 3 milliards de litres) du marché et accepté le principe d’une régulation temporaire et sur base volontaire de la production. Cette régulation européenne a eu lieu au dernier trimestre 2016 et elle a rencontré un très grand succès. Mais les prix à peine repartis à la hausse et alors que le marché du lait est toujours saturé, l’Europe a décidé fin novembre de vendre 6 % (22 150 tonnes) de ce stock.

Inacceptable pour les producteurs membres de l’association European Milk Board (EMB). "Les prix ont repassé la barre des 30 centimes au litre mais les pertes financières sont toujours importantes pour les agriculteurs car leurs coûts de production sont de 40 à 50 centimes par kilo de lait. La vente de ce lait en poudre nous inquiète donc fortement. Les producteurs sont les grands perdants. Seuls le commerce et l’industrie en profitent", expliquent les responsables de l’EMB. "On ne comprend pas cette décision. Après la crise de surproduction des années 80 et 90, l’Europe avait stocké énormément de beurre puis décidé d’établir des quotas de production. Aujourd’hui, les quotas sont levés et on se retrouve avec des montagnes de lait en poudre, qui correspondent à environ 2 % de la production laitière européenne de 2016. Ca arrange tout le monde sauf nous. Si l’Europe ne nous écoute pas, nous mènerons d’autres actions", lance Philippe Duvivier, président du syndicat agricole belge Fugea. "En 2009, la Commission a gagné 900 millions d’euros en vendant son lait stocké. Ce n’est pas son rôle de se faire de l’argent comme ça", fulmine Erwin Schöpges du syndicat laitier Mig.

L’action des agriculteurs était soutenue par Oxfam et SOS Faim. Pour ces associations qui dénoncent la vente de lait en poudre européen à des pays africains, "cette pratique est préjudiciable aux agriculteurs locaux et elle s’apparente à du dumping".

La Commission a déjà tenté de vendre la poudre de lait stockée depuis un an. La dernière adjudication a pris fin vendredi mais la vente n’a pas été conclue car les offres de prix étaient largement en dessous des prix du marché. De quoi renforcer la conviction des manifestants que la politique agricole européenne "est insensée". Ils demandent non seulement le retrait de la vente de la poudre de lait mais aussi que l’Europe utilise la régulation comme "instrument permanent de gestion de crise".

Pendant la manifestation, les ministres wallon (René Collin) et fédéral (Willy Borsus) de l’Agriculture, qui assistaient au Conseil agricole, sont venus à la rencontre des producteurs. "Il faut réintroduire les stocks sur le marché de façon millimétrée, pour ne pas créer un déséquilibre des prix. La régulation temporaire organisée en 2016 doit devenir structurelle. Je déplore l’aveuglement de la Commission qui, de façon naïve ou coupable, affirme que le marché se rétablira tout seul", indique René Collin. "Réagir au coup par coup à chaque crise, c’est décourager les producteurs. Et pour ceux qui craignent un rétablissement des quotas laitiers, qu’ils se rassurent : il n’y a pas de majorité au sein des Etats membres pour ce faire" , ajoute le ministre wallon. Willy Borsus ne dit pas autre chose. Au Conseil agricole, il a invité à "procéder à la remise sur le marché de ces stocks de manière extrêmement prudente, en tenant compte de la situation de tous les maillons de la chaîne, afin d’éviter un impact négatif sur l’amélioration constatée au niveau de ce marché".