Conjoncture Le gouvernement nationaliste hindou veut en finir avec l’abattage des bovins. Emmanuel Derville Correspondant en Inde

L’Inde vient-elle de donner un coup de pouce à la filière bovine belge ? Le 23 mai, le gouvernement fédéral indien a interdit aux marchés agricoles de vendre des bovins aux abattoirs. De quoi mettre un coût d’arrêt aux exportations de viande bovine qui ont pourtant rapporté à l’Inde 3,8 milliards d’euros sur l’exercice 2015-2016. Les volumes exportés, 1,3 million de tonnes, sont huit fois supérieurs à ce que ce que vendent les éleveurs belges à l’étranger. Avec l’Australie et le Brésil, le sous-continent figure parmi les trois plus gros exportateurs au monde.

Débouchés au Moyen-Orient

En Belgique, certains y voient une chance. "Nos exportations sont axées vers nos voisins. Or la production européenne augmente alors que la demande recule", détaille Michael Gore, administrateur délégué à la Febev, la fédération belge de la viande, qui ajoute : "Dans ces conditions, nous avons besoin d’exporter et le Moyen-Orient est prioritaire pour nous." Si la moitié de la production indienne part en Chine et au Vietnam, le reste est envoyé en Malaisie, en Egypte, en Arabie saoudite et aux Emirats selon les statistiques du département du commerce. "En Arabie saoudite et aux Emirats, nous négocions avec les autorités et des partenaires commerciaux afin de répondre aux modalités de certification et trouver des débouchés. Si le Moyen-Orient constate un problème d’approvisionnement à cause de la baisse des exportations indiennes, cela facilitera nos démarches", explique Michael Gore.

Pour Deepak Jotwani, analyste à l’agence de notation ICRA et coauteur d’une étude sur la filière bovine indienne, les Européens devront néanmoins batailler face au Brésil : "Ses coûts de production et la faiblesse de sa monnaie lui confèrent un avantage."

Le ministère indien de l’Environnement a fait savoir début juin qu’il pourrait peut-être exempter la viande de buffle afin de préserver les éleveurs. Toutefois, même si une telle initiative se concrétisait, le BJP, le parti de la droite nationaliste hindou, est en train de durcir les contrôles envers les abattoirs, en particulier dans l’Uttar Pradesh qui regroupe 60 % des infrastructures du pays. Depuis la victoire de la droite aux élections législatives de cet Etat il y a trois mois, plusieurs abattoirs ont été fermés du jour au lendemain pour violation des règles sanitaires. "Les autorités locales se montrent de plus en plus strictes sur le respect des normes", constate un fonctionnaire. Problème : aucune licence n’est accordée pour ouvrir de nouvelles structures, ce qui handicape une filière jusque-là promise à un bel avenir. En 2016, l’agence ICRA estimait que les ventes à l’export pourraient grimper à 5,7 milliards d’euros en cinq ans.

"Un manque à gagner considérable"

Il n’y a pas que l’industrie agro-alimentaire qui est impactée. Les petits paysans aussi sont frappés de plein fouet. "Certains agriculteurs vivent de l’élevage. Mais beaucoup cultivent aussi un lopin de terre et possèdent quelques têtes pour toucher un complément de revenu. Quand leurs bêtes deviennent âgées, ils les vendent aux abattoirs. S’ils ne peuvent plus les céder, ils devront continuer de nourrir un cheptel improductif. Cela va leur coûter cher", prévient Deepak Jotwani.

Pour Fauzan Alavi, porte-parole de l’association des exportateurs de viande et de bétail, le calcul est simple : "Un buffle ou une vache en fin de vie rapporte entre 25 000 et 30 000 roupies sur les marchés (environ 400 euros). Cela représente un an de salaire pour un petit exploitant. Le manque à gagner est considérable." Vandana Shiva, directrice de l’ONG Navadanya qui promeut l’agriculture biologique, estime que la décision gouvernementale "va achever une profession qui se débat déjà dans le surendettement. Cette mesure signifie l’arrêt de mort du commerce du bétail pour les cultivateurs". A terme, la consommation des ménages ruraux pourrait reculer. Une mauvaise nouvelle pour l’économie indienne alors que 46 % de la population active travaille dans le secteur primaire.