Conjoncture

Le ministre italien des Finances Giovanni Tria s’est rendu ce lundi à la réunion de l’Eurogroupe à Bruxelles en sachant que sa journée ne serait pas de tout repos. Les grands argentiers des Dix-neuf devaient se pencher sur les projets de budget des États membres de la zone euro soumis fin septembre à la Commission européenne. Six pays, dont la Belgique, ont reçu une lettre de la Commission leur demandant des éclaircissements sur leur projet, mais c’est surtout le cas italien qui retenait l’attention de l’Eurogroupe. La coalition gouvernementale italienne, réunissant le parti d’extrême droite La Ligue et le Mouvement 5 Étoiles (antisystème) a en effet décidé de s’affranchir des règles budgétaires européennes. Arguant de la nécessité de relancer l’économie italienne, elle a préparé un budget en déficit de 2,4 % du produit intérieur brut (PIB) pour 2019. Or, l’Italie s’était engagée, au début de l’été, à maintenir son déficit public à 0,8 % du PIB, afin de respecter la trajectoire de réduction de sa très importante dette publique de 132 % de son PIB (2 300 milliards d’euros).

Résultat des courses : le 23 octobre dernier, la Commission européenne a rendu un avis négatif sur le projet de budget soumis par l’Italie, la priant de lui remettre un nouveau projet conforme aux règles européennes, d’ici le 13 novembre – une première depuis la création du processus de surveillance budgétaire et macroéconomique du “semestre européen”.

Aussi fallait-il s’attendre à ce que la réunion de l’Eurogroupe soit le théâtre “d’une discussion franche”, prédisait une source proche des débats. À charge du ministre italien des Finances Giovanni Tria, de convaincre ses homologues du bien-fondé des mesures comprises dans le projet de budget italien – ce dont doute la Commission qui estime que les prévisions de croissance sur lesquelles se base sur le gouvernement italien (1,5 %) sont trop optimistes.

“Tous les ministres de l’Eurogroupe sont en phase avec la Commission”, a affirmé le commissaire en charge des Affaires économiques, Pierre Moscovici, avant l’entame de la réunion. “Tous les ministres doivent soutenir la Commission, sans quoi on aura un problème”, précise la source diplomatique. Le projet de budget italien s’écarte, sciemment et largement, des règles européennes. Faute de réaction, c’est tout le cadre de surveillance, renforcé pendant la crise de la zone euro, qui devient branlant.

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La crainte de la contagion

La Commission est d’autant moins encline à faire preuve de mansuétude qu’elle est dans le collimateur des pays les plus à cheval sur l’orthodoxie budgétaire, qui lui ont déjà fait le reproche de s’être montrée trop flexible avec les États moins regardants. “Ce n’est pas juste une question de règles”, défend le vice-président de la Commission en charge de l’Euro, Valdis Dombrovskis, “mais aussi de développement économique. Nous constatons que l’Italie doit déjà payer des taux d’intérêt plus élevés” pour se financer sur les marchés. Or, Rome a besoin de 300 millions d’euros par an. Le spread italien – l’écart avec les taux des obligations allemandes à dix ans – flirte aujourd’hui avec les 300 points de base, plus du double de ce qu’il était au début de l’année.

Le vice-Premier ministre Luigi Di Maio (M5S) a déclaré, dans une interview au Financial Times, que la recette italienne fera “des émules” dans l’Union si elle fonctionne. Mais même si certains États membres pourraient être sensibles aux arguments italiens concernant la politique de relance économique, Rome ne doit pas espérer recueillir beaucoup de soutien des autres capitales. Et pour cause : chacun redoute que la nervosité des marchés vis-à-vis des emprunts italiens ne gagne d’autres pays “fragiles” de la zone euro. “Si vous partagez une monnaie, vous avez des responsabilités les uns envers les autres”, a rappelé le ministre irlandais Donohoe.

Paschal Donohoe, à droite
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Être ferme, sans braquer Rome

Toute la difficulté de l’exercice, pour les ministres des Finances de la zone euro, consistait à faire preuve de fermeté, sans braquer le gouvernement italien, ni susciter de remous sur les marchés. D’autant que l’heure du moment de vérité n’a pas encore sonné. On saura le 13 novembre si l’Italie opte pour l’escalade ou rentre dans le rang budgétaire. Le premier cas est le plus probable. Le Premier ministre Giuseppe Conte, de Luigi Di Maio et de l’autre vice-Premier Matteo Salvini (La Ligue) ont indiqué que le gouvernement n’a aucune intention d’amender son “budget du peuple”. Le 21 novembre la Commission décidera, en fonction de la réponse de Rome de la nécessité d’ouvrir une procédure d’infraction pour déficit excessif. “Notre état d’esprit est celui du dialogue”, a insisté Pierre Moscovici. Non sans préciser : “Nous ne sommes pas dans une négociation. Les règles sont les règles”. Personne ne croit qu’il sera possible d’éviter la confrontation, à commencer par le gouvernement italien. “La procédure sera engagée, mais il y aura une phase de dialogue”, a prédit Luigi Di Maio.