Conjoncture

Eric Dor, directeur des études économiques à l'IESEG School of Management, passe au crible la situation économique du Portugal, ce pays devenu le laboratoire d'une gauche unie, à l'aise au sein de l'Union européenne.

Comment évaluez-vous le bilan économique du gouvernement portugais?

On peut parler d’une bonne performance. Celle-ci résulte d'une part de certains facteurs économiques globaux, comme la baisse du prix du pétrole et une reprise globale dans la zone euro. Et d'autre part, des politiques menées par le gouvernement lui-même qui s’écartent du tout austérité prôné jusque-là par les créanciers. Tout cela a rendu du pouvoir d'achat aux ménages et a permis l'accélération de la consommation, qui est le déterminant essentiel de la reprise au Portugal. Effectivement, le déficit public a été réduit à 2,1% du PIB en 2016. Et le solde primaire (donc non pas l’écart entre les dépenses totales de l’Etat et les recettes totales de l’Etat, mais l’écart entre les recettes de l’Etat et ses dépenses hors intérêts sur la dette publique), est de 2,1%. On sait à quel point cela est important pour un Etat surendetté qui veut éviter un effet boule de neige, un emballement explosif du ratio dette publique.

Quel message cela envoie-t-il aux institutions européennes?

L’exemple du Portugal montre qu’un peu moins d’austérité est efficace même pour les comptes publics. C'est un juste milieu entre l’austérité excessive et un dérapage complet. Ça donne raison à tous les économistes qui, depuis le début de la crise de la zone euro, ont critiqué la politique excessivement austère qui a été prônée et qui s'est avérée contre productive. Le but est que le ratio dette publique (donc la dette publique divisée par le PIB nominal) diminue. Alors, on pousse les pays à ne plus avoir de déficit public, ce qui veut dire augmenter les impôts et diminuer les dépenses pour augmenter les recettes de l’Etat. Mais ces mesures ont un tel effet récessif sur le pouvoir d’achat des ménages, et donc sur leur consommation, que le PIB diminue et souvent, il diminue plus vite que la dette publique. Résultat : comme le dénominateur (donc le PIB) diminue plus vite que le numérateur (la dette publique), le ratio augmente au lieu de diminuer. Bref, ces politiques d'austérité créent une forte récession, beaucoup de chômage et de pauvreté, alors qu'elles ne permettent pas d'atteindre le but ultime qui est celui de restaurer les comptes publics.

Le Fonds monétaire international (FMI) lui-même avait déjà révisé sa doctrine et a avoué avoir sous-estimé l’impact récessif d’une austérité excessive. C'est la raison pour laquelle on assiste aujourd'hui à un bras de fer entre FMI et l’Allemagne quant à la situation de la Grèce. D'un côté, le plan européen dit qu'Athènes s'en sortira s'il obtient un surplus primaire de 3,5% du PIB pendant une longue période. De l'autre, le FMI dit qu'il est presque impossible d’y arriver pendant longtemps, d'autant que cela risque d’être contre productif, d'empêcher l’économie de croître. Il demande, lui, de limiter le surplus primaire à 1,5%. Et souligne le fait qu'au bout du compte, on n’échappera pas à un effacement partiel de la dette.

Mais le Portugal se refuse de parler d’une renégociation de la dette...

Même si on le pense, il ne faut jamais le dire. Le taux d’intérêt qu’on paie sur les marchés dépend de la confiance que vous leur inspirez. Si vous annoncez que vous songez à effacer un jour une partie de la dette, les investisseurs vont vouloir se prémunir contre une perte en capital éventuel et donc ils vont exiger des taux d’intérêt faramineux. Or le Portugal n’obtient plus son financement des fonds européens puisqu'il est sorti de la tutelle des créanciers européens. Il doit donc l’obtenir sur les marchés, à un taux d’intérêt le plus bas possible. Il ne peut qu’affirmer sa détermination à rembourser la dette.

A quels risques s'expose aujourd'hui l'économie portugaise?

Un des facteurs d'inquiétude est le très faible taux de croissance potentiel futur de l’économie. Celui-ci est défini par le taux de croissance de la population active fois le taux de croissance de la productivité. Or, l’épouvantable récession que le pays a connue a provoqué une forte émigration, souvent de personnes très qualifiées, avec un fort potentiel productif. Il y a donc une perte de capital humain. Donc pour le taux de croissance de la population active, c’est un peu raté. Quant au taux de croissance de la productivité, le problème est que la récession s’est accompagnée d’une énorme chute de l’investissement productif. Ça ne veut pas dire que c’est foutu pour toujours, mais le taux de croissance moyen va être tiré vers le bas.

Et c’est inquiétant parce que la solvabilité du pays nécessite d’avoir un taux de croissance supérieur au taux d’intérêt qu'il paie en moyenne pour sa dette. Or le taux d’intérêt que paie actuellement le Portugal en moyenne - une dette publique est composée de toutes sortes d’obligations, dont certaines ont été émises hier, d’autres il y a 10 ans, toutes à des taux différents - est de 3,5%. Alors que le taux de croissance nominal pour 2017 est de 3,03%. Donc c’est inférieur au taux d’intérêt de la dette publique.

Si d’un coup, les marchés financiers pensent que ce n’est plus soutenable et qu'ils exigent des taux d’intérêt prohibitifs, cela peut provoquer une nouvelle crise de financement du Portugal. Peut-être que même le gouvernement actuel n’aurait alors pas d’autre choix que de retourner à l’austérité forte pour essayer de calmer les marchés. C’est un problème aussi longtemps qu’on vit sous la dictature des marchés.

Une mutualisation des dettes permettrait-elle de pallier à ce risque?

En effet, il y aurait une agence de la dette européenne qui emprunterait au nom de tous les Etats membres à un taux unique. Mais bien sûr, les Allemands disent que le taux d’intérêt serait du coup plus grand pour eux qu’il ne l’est actuellement. Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, dit : "on sera prêts à en discuter quand tout le monde aura créé de l’ordre dans sa maison". Mais les autres répondent: "ça nous aiderait justement à remettre de l’ordre dans notre maison". En tout cas, si on veut sauver la zone euro, il faudra bien un jour y passer, pour échapper à cette épée de Damoclès qui pèse sur les pays de la périphérie, à savoir la menace d’une envolée rapide des taux d’intérêt.

Le bilan du gouvernement portugais prouve-t-il malgré tout que le cadre économique européen laisse une certaine marge de manœuvre quant aux politiques à mener au niveau national ?

Le cadre européen reste quand même extrêmement contraignant. Une réforme que beaucoup d’économistes prônent, c'est de ne pas comptabiliser les dépenses concernant les investissements publics porteurs de croissance future dans la procédure de déficit excessif. Comme par exemple, les investissements dans l’éducation. Une croissance forte passe par des activités à forte valeur ajoutée, à forte productivité et donc par une main d’oeuvre qualifiée.

Et il y a aussi ceux qui disent que oui, dans la zone euro, il y a une dissymétrie. Car en cas de déficit excessif, il y a une procédure qui peut aller jusqu’à des sanctions financières à hauteur de 0,2% du PIB. Mais par contre, pour les pays qui ont un déficit de balance extérieure,un trop gros surplus, comme l’Allemagne, il n'y a pas de mesures coercitives qui sont mises en oeuvre. On dit poliment à l’Allemagne de stimuler plus la demande intérieure pour importer plus, ce qui permettrait aux autres partenaires européens d’exporter plus et donc de diminuer leurs déficits. Mais il n’y a pas de coercition.