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L’expert belge de l’économie numérique Denys Malengreau (QUANT.be) s’est rendu à Paris la semaine dernière pour participer au salon "Viva Technology". Il en retire les principaux enseignements, pour "La Libre".

Quels sont les grands thèmes à retenir de cette troisième édition de Viva Technology ?

Je retiens trois thèmes clés : la technologie au service du bien commun, le nouveau Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD plus connu sous l’acronyme GDPR en anglais) et… l’Afrique. À l’initiative du président français Emmanuel Macron, une cinquantaine de chefs d’entreprises dont le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, les CEO de Microsoft, IBM ou encore Uber, ont été conviés à l’Elysée pour un sommet baptisé "Tech For Good" en amont de l’événement. Cette initiative, dont la France s’est fait le porte-drapeau, a une double vocation : responsabiliser les acteurs de l’économie numérique qui jouent un rôle prépondérant dans la transformation profonde de nos sociétés, et positionner la France comme acteur clé de cette nouvelle économie, aussi bien sur le plan des valeurs européennes de protection des données et de respect de la vie privée que comme force d’attraction de talents et vivier de créativité et d’innovation.

On est loin, ici de l’approche classique des piliers américains de l’industrie numérique… Le bien commun implique la responsabilité. Comment cela a-t-il été abordé ?

La question de la responsabilité est devenue centrale pour les entreprises technologiques, et elle a été au cœur des échanges lors du salon Viva Technology. Mark Zuckerberg lui-même a admis l’incontestable nécessité d’endosser plus de responsabilité. L’affaire Cambridge Analytica qui a secoué Facebook a été un point de bascule qui a contribué à placer dans le débat public les enjeux de protection des données numériques et la façon dont opèrent les plates-formes en ligne. Le rôle de ces acteurs dans la vie en société et leur impact sur le quotidien de milliards de citoyens ne peuvent plus être ignorés. Dans cette ère de transformation accélérée où le recul sur notre histoire récente n’est pas toujours chose aisée, la question de la responsabilité en devient historique. Elle va jusqu’à questionner la structure de nos sociétés organisées toujours davantage avec les données numériques dont quelques conglomérats technologiques se sont fait les grands propriétaires. Ces derniers ont anticipé, avant nos gouvernants, l’émergence d’une société conduite par la donnée. La nature des auditions de Mark Zuckerberg devant les autorités américaines et européennes pose de facto la question du niveau de compréhension de ces enjeux par certains élus… La question de la responsabilisation est, in fine, une question clé, car si la transformation numérique de notre économie est porteuse de fabuleuses potentialités, elle est aussi à la base d’inquiétudes et de peurs. En particulier en matière d’éducation et d’emploi; l’automatisation de tâches par l’intelligence artificielle impose de nouvelles compétences et la nécessité de pouvoir se réinventer. En substance, le CEO de Microsoft Satya Nadella a résumé la question de la responsabilité en ces mots : "le futur que nous inventerons est un choix que nous faisons et non quelque chose qui se produit de fait".

Vous évoquiez le nouveau règlement européen (RGPD). Comment la question de la responsabilité et de la technologie pour le bien commun a-t-elle été abordée dans ce cadre précis ?

Tout ou presque a été dit et écrit sur ce nouveau règlement européen et les enjeux qu’il porte, car il est avant tout un moyen de réaffirmer nos valeurs européennes, qui diffèrent sensiblement de celles des deux superpuissances numériques que sont les États-Unis et la Chine. J’ai interrogé à ce propos Pierre Louette, président et CEO du groupe Les Echos, et coorganisateur du salon Viva Technology. Il m’a assuré de l’importance d’avoir en tête ces différences de sensibilités en évoquant cette tension entre innovation et régulation : les États-Unis sont dans une logique libérale où il faut lever un maximum de barrières pour laisser la créativité s’exprimer pleinement. C’est la liberté avant tout. Dans une logique plus autoritariste, la Chine a une approche de collaboration public-privé forte où l’état apporte son soutien indéfectible aux conglomérats technologiques du pays pour faire de l’Empire du milieu une superpuissance numérique. Son ambition nationale affichée de dominer toutes les industries de l’intelligence artificielle d’ici 2030 l’illustre bien. A contrario, l’Europe partage davantage des valeurs de protection des citoyens fortes, en l’occurrence de protection des données numériques et de respect de la vie privée. C’est en substance le moteur qui a porté cette réglementation européenne qui fait aujourd’hui beaucoup parler d’elle outre-Atlantique. Néanmoins, dans un monde globalisé où à l’image du droit maritime, les bateaux circulent sur la mer comme les données sur Internet, ce nouveau règlement pose aussi, sur le plan économique, la question suivante : si les données numériques sont le carburant de l’intelligence artificielle, elle-même moteur de la nouvelle économie, comment l’Union Européenne peut-elle rester compétitive face aux deux superpuissances numériques que sont les États-Unis et la Chine si ces dernières ne sont pas contraintes aux restrictions imposées par le GDPR sur leurs marchés intérieurs ?

On a aussi beaucoup parlé du développement numérique de l’Afrique ?

Le continent africain a été mis à l’honneur de cette troisième édition. Et Pierre Louette, cofondateur du salon, porté par la question africaine, a manifesté sa volonté d’offrir une place prépondérante au continent africain pour les prochaines éditions de Viva Technology. Le succès incontestable de cette édition 2018 a, d’après lui, déjà suscité l’intérêt d’autres start-up africaines pour prendre part au salon à l’avenir. Si près de la moitié de la population est connectée en Afrique du nord et au sud du continent, l’Afrique accuse néanmoins un retard important en matière de connectivité dans ses autres régions avec une population connectée de seulement 10 à 40 % en fonction des pays. Cette exigence de connectivité est un prérequis fondamental au développement de l’Afrique numérique. Et la présence de Paul Kagame, président du Rwanda, à cette édition 2018 de Viva Technology, s’est voulue symbole d’un message fort de soutien aux entreprises africaines qui innovent. Le Rwanda, sous l’impulsion de son président et de la présidence de l’Union africaine, également assurée par Paul Kagame, se veut innovant et avant-gardiste sur les enjeux de l’économie numérique. Depuis 2013, le pays porte l’initiative Smart Africa impulsée par le Transform Africa Summit organisé chaque année dans la capitale Kigali. Ce rendez-vous a pour objectif de penser et de porter les ambitions de l’Afrique numérique. Lors de l’édition de cette année, un représentant du "Massachusetts Institute of Technology" (MIT) s’est d’ailleurs exprimé pour proposer à l’Afrique de devenir source d’inspiration pour le monde en profitant de ce "tout à construire" numérique pour faire de la connectivité un droit universel par satellite. Ce retard en matière de développement numérique fait aussi la force et la singularité de l’Afrique en l’état. En partant de la base, Pierre Louette m’expliquait que les pays africains adoptent directement les technologies les plus avancées et émergentes dans leurs économies domestiques, ce qui a le potentiel de faire du continent un terrain d’expérimentation utile pour impulser l’adoption d’une technologie dans le reste du monde. La blockchain, technologie popularisée auprès du grand public avec l’effervescence suscitée par le bitcoin, en est un bon exemple. Cette technologie, pourtant vieille de près de 10 ans, n’en reste pour le moment qu’à ses balbutiements, ce qui permet à l’Afrique de s’en saisir. La question du phénomène d’accélération technologique s’observe en particulier sur le sujet de la blockchain quasi inexistant de toutes conversations, l’année dernière.