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Denys Malengreau, expert de l'économie numérique pour  QUANT.be, a partagé avec La Libre ses impressions au terme du Salon "China Connect" qui s'est tenu à Shanghai à la mi-juin. 

La Chine a longtemps eu la réputation d’appliquer une stratégie économique de copie sur l’Occident. Qu’en est-il aujourd’hui dans le domaine de l’économie numérique ?

Il est indéniable que ce cliché historique s’érode. L’application mobile WeChat en est un bon exemple. WeChat, c’est l’Internet ou presque, en Chine. On y retrouve l’offre d’un réseau social à l’instar de Facebook avec des publications personnelles et des pages entreprises tout comme un système avancé de messagerie tel que nous le connaissons avec Facebook Messenger ou WhatsApp. L’email est remplacé par la messagerie. Le site Internet par la page entreprise. Mais ce n’est pas tout. WeChat permet également de rechercher du contenu, de faire des paiements et, avec le soutien indéfectible du gouvernement, WeChat ID a vocation à vérifier l’identité du citoyen. Imaginez Facebook comme carte d’identité. La maison mère de WeChat, Tencent, fait partie de ces fameux BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi, N.D.L.R.) avec lesquels le gouvernement chinois travaille étroitement. C’est ce qui permet aujourd’hui une intégration aussi poussée de WeChat dans le quotidien des citoyens chinois.

Le paiement mobile est devenu... monnaie courante dans le pays. Que pouvez-vous en dire ?

Non seulement l’idée d’une Chine qui copie n’est plus nécessairement vraie, mais de surcroît, le pays innove. En 2016, les paiements mobiles en Chine représentaient cinquante fois la taille de ceux effectués aux États-Unis (5,5 trillion de dollars contre 112 milliards de dollars) selon la firme de consultance iResearch. L’intégration du paiement mobile est si forte en Chine qu’il n’est pas rare en zone urbaine qu’un petit commerçant ait des difficultés à vous rendre le change sur un paiement en cash. Tout se paie en mobile et avec des codes QR. Les mendiants eux-mêmes peuvent recevoir des dons en proposant dans la rue un code QR imprimé sur une carte.

WeChat et Alipay, les deux prestataires de paiements mobiles dominants dans le pays proposent même aujourd’hui de ne plus devoir utiliser son smartphone pour payer les péages sur les routes. Moyennant un "crédit sésame" minimum de 550 -le crédit sésame est un indice de confiance ou de fiabilité mis en place par Alipay à l’image du système de crédit bancaire chez nous-, la plaque d’immatriculation du véhicule est automatiquement scannée et le montant est débité du compte du propriétaire.

D’autres méthodes de paiement émergent également en Chine. Ainsi, dans certains restaurants, les clients peuvent désormais payer avec leur visage grâce à la reconnaissance faciale. On retrouve également dans le pays plusieurs magasins autonomes, sans file ni caisse, à l’instar de leur équivalent popularisé outre-Atlantique, Amazon Go. La population chinoise semble plus mature ou mieux préparée à l’émergence de ce nouveau type de magasins connectés.

Vous insistez sur l’importance d’observer la Chine numérique de près depuis l’Occident. D’où vient cette conviction ?

Du postulat qu’une innovation technologique entraîne une innovation sociale. Je perçois une innovation sociale majeure liée à trois facteurs technologiques notables au cours de la dernière décennie : l’accessibilité à Internet, tant au niveau du prix moyen des smartphones qui a chuté, que de la couverture Internet dont la 5G annonce un passage à la vitesse supérieure, la mobilité même rendue possible avec le smartphone, et le passage d’un Internet dit passif au Web 2.0 où les réseaux sociaux ont fait de chaque internaute un porte-voix, un média à part entière. Ces trois innovations technologiques ou techniques (cfr. Internet mobile, smartphone et réseaux sociaux) ont contribué au façonnement d’une identité numérique capable de créer de la confiance entre inconnus à grande échelle. Cette innovation sociale majeure s’illustre parfaitement avec Airbnb qui, par le biais du numérique, permet en moyenne à quelque deux millions de personnes d’aller chaque jour dormir chez des hôtes dans le lieu le plus intime auquel on puisse faire référence : le chez-soi.

Le système de crédit social en Chine, qui consiste à noter les citoyens, est un exemple d’innovation sociale qui doit nous amener à la réflexion sur l’impact potentiel de ce type d’innovation en Occident.

Prenant en compte ce postulat de corrélation entre innovation technologique et sociale, il est d’ailleurs intéressant d’observer les investissements en capital-risque qui alimentent l’innovation technologique. Le "Wall Street Journa"l a récemment publié une analyse de fond en la matière, montrant un décollage fulgurant de la Chine au cours des cinq dernières années, signe tangible d’un rééquilibrage des pouvoirs entre les États-Unis, dont l’influence technologique sur l’Europe n’est plus à démontrer, et la Chine.

Quels ponts voyez-vous aujourd’hui entre la Chine et l’Occident ?

D’un point de vue sociologique, il me semble pertinent de réfléchir à l’idée que le numérique contribue, par le biais d’une tendance long-terme de connectivité accrue, à l’émergence d’une culture mondiale, complémentaire aux sensibilités locales, forme de métissage culturel inéluctable rendu possible par l’accès à lnternet et son corolaire : l’accès aux savoirs et aux personnes.

Sans faire de déterminisme technologique, les moyens de communication décuplés et les outils de production dématérialisés semblent amenés, quasi inéluctablement, à mettre en relation les populations de Chine et d’Occident au même titre que celles d’autres régions du monde.

Pour mieux comprendre l’émergence de la superpuissance chinoise, l’Europe a par ailleurs son rendez-vous de référence, "China Connect", organisée chaque année à Paris et Shanghai par la française Laure de Carayon. Il importe de s’y intéresser tant il est indéniable que la Chine bouscule les forces géopolitiques en présence.

Le système politique chinois diffère pourtant du notre. Certains parlent d’autoritarisme, d’autres de dictature. Et cela pose notamment la question de la pertinence du "crédit social".

La tentation des raccourcis peut conduire à éluder les nuances quand on aborde les imperfections du système politique chinois. Il importe d’observer et de constater l’évolution d’une Chine amenée à jouer un rôle prépondérant dans cette économie numérique mondialisée. Le programme de réformes économiques menées à partir de 1978 dans le pays et la libéralisation de l'économie chinoise qui en a découlée sous l’égide du Parti communiste a conduit à un développement rapide de la Chine et à des avancées significatives. L’exemple de réduction de l’extrême pauvreté l’illustre de façon frappante : d’après la Banque mondiale et selon le seuil de pauvreté de 1,9 dollar par jour, de 1981 à 2013, la Chine a sorti 850 millions de personnes de la pauvreté, le pourcentage de personnes vivant dans l'extrême pauvreté passant de 88 % à 1,85 %.

Plus largement, cela questionne aussi notre perception de l’organisation d’une société : le modèle de démocratie tel que nous le connaissons en Occident est-il nécessairement le seul qui fonctionne pour organiser efficacement une société sur le long-terme ou doit-on considérer les dimensions historique et culturelle chinoises pour expliquer la pérennité d’un système comme le leur ? Ce qui interpelle dans une ville comme Shanghai, la plus peuplée du monde avec 24 millions d’habitants, c’est non seulement ses similarités apparentes avec l’Occident -une quelconque idée de système autoritaire ou dictatorial ne se fait réellement ressentir de l’extérieur que sous la forme d’une censure d’État assumée que nous pourrions comparer à l’autocensure que s’impose le citoyen occidental sur Internet- mais aussi le sentiment de sécurité absolue que la ville dégage, ce qui peut s’expliquer en partie par la composante culturelle et l’État de surveillance. Shanghai est en quelque sorte le point de convergence entre l’Est et l’Ouest, mêlant la Chine historique et un imposant paysage de gratte-ciels, symbole de la libéralisation économique du pays.

Comment s’inscrit le développement numérique de la Chine dans ce contexte ?

La meilleure illustration de l’autoritarisme et de la volonté de contrôle des gouvernants chinois sous l’angle numérique est très certainement son système de crédit social : dès 2020, chaque citoyen sera noté en fonction d’une série de critères, majoritairement des empreintes numériques, définis par un algorithme. Le gouvernement travaille avec les conglomérats technologiques du pays pour la mise en place de ce système dont le plan s’échelonne sur six ans (2014-2020), et avec une implémentation partielle qui s’est faite, début mai de cette année. Le système était déjà en test dans quelques régions du pays. L’objectif affiché étant d’établir ou de rétablir la confiance dans le pays. « La confiance est glorieuse, la défiance est honteuse », telle est la philosophie.

Néanmoins, ce qui interpelle en observant le développement numérique rapide de la Chine, c’est la tension interne qu’il fait naître entre la volonté du Parti communiste de faire du pays un acteur dominant de cette nouvelle économie, mondialisée à en devenir de facto, et son protectionnisme exacerbé, entre autres par le blocage de Google, Facebook et consorts, ainsi que le contrôle ferme de sa population. Les caméras de surveillance à chaque coin de rue l’illustrent bien. Le pays était équipé de quelque 176 millions de caméras de vidéosurveillance en 2016 et projette d’élever ce chiffre à 626 million d’ici 2020 soit une caméra pour deux habitants. Pékin, la capitale, est entièrement couverte depuis 2015. Ceci n’est cependant pas le monopole de la Chine : Londres est autant, voire davantage équipé que Pékin. Chez nous, Malines est avant-gardiste en la matière.

Cette volonté de contrôle absolu à l’échelle nationale se voit dès lors défiée par cette économie dématérialisée où chaque empreinte numérique à potentiellement des implications transnationales. Internet dilue les frontières. De surcroît, aujourd’hui, un chinois qui voyage peut facilement équiper son smartphone d’un VPN (Virtual Private Network ou réseau privé virtuel en français, ndlr) pour contourner la censure et accéder aux services occidentaux bloqués dans le pays. Selon des chiffres de l'institut de recherche sur le tourisme étranger en Chine (COTRI), quelque 136,8 millions de citoyens chinois ont voyagé en 2016, dont une majorité en-dehors des frontières de la Grande Chine (Chine continentale, Hong Kong, Macao et Taiwan, N.D.L.R.).

Un exemple notable pour mettre en avant cette dualité entre protectionnisme et ouverture est la blockchain. Cette technologie dite décentralisée, hors des mains d’un seul acteur, est l’antithèse même de l’idée de centralisation propre au système politique chinois. Pourtant, le gouvernement, par l’intermédiaire de son président Xi Jinping, a fait savoir récemment l’importance de dominer l’industrie sur cette technologies émergente. Le chemin que prendra la Chine et l’équilibre qu’elle est amenée à avoir restent encore à définir.