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La chipmusic, promue son du XXIe siècle par un héraut inopiné, Malcolm McLaren, ancien manager des Sex Pistols fraîchement converti au 8-bit, sort de l'ombre. Fabriquée sur des ordinateurs fossiles et des consoles de jeu périmées, elle fédère une scène underground, enfants des écrans, biberonnés aux jeux vidéo et autres audio-nerds, qui s'amusent à composer des morceaux sur Atari ST/XL, Commodore 64, Amiga ou Game Boy. Alors qu'à Berlin, Bruxelles, Londres ou Stockholm, les soirées Micromusic (www.micromusic.net) initiaient un public confidentiel aux blip blip synthétiques, Paris semblait rester en marge du phénomène. Voici quinze jours, la capitale française s'est offert un dépucelage en règle, avec la première soirée micromusic dans une ancienne usine d'électronique à Ivry. L'occasion de célébrer la sortie de la compilation Boy Playground du label Relax Beat, composée uniquement de morceaux créés sur Game Boy, la petite console de jeu de Nintendo.

MUSICIENS ÉCLECTIQUES

À défaut d'être la première initiative du genre, Boy Playground propose seize titres groovy, aux styles étonnamment variés, du folktronic à l'électro-pop, en passant par la jungle ou l'électro minimaliste.

«J'ai une culture pop», explique Thierry Criscione, cofondateur du label avec Jacques Fantino et Stéphane Ros, «je voulais que ça reste musical et pas seulement expérimental.» Un travers qu'il reproche à Nanoloop 1.0, la première compilation Game Boy music, rassemblant la crème de la scène electronica (Dat Politics, Stock, Hausen & Walkman, Felix Kubin) autour du logiciel d'Oliver Wittchow.

Pas de vedettes sur Boy Playground, mais une palette de musiciens éclectiques. Aux côtés des extravagants Teamtendo, furieux du 8-bit qui écument la scène parisienne avec leurs lives déjantés, déguisés en couguar et en marmotte, le Belge Lo-Bat, guitariste de jazz, fan de Hendrix, tombé amoureux de la petite boîte grise, Mark Denardo, violoniste, issu de la scène folk country, Bud Melvin, qui mélange banjo et Game Boy. Et surtout un gros bataillon suédois, pays où la petite console portable est reine, avec le duo électro-pop Puss et son tube en puissance Master & Slave, Goto 80, de la scène démo chiptune, le très prometteur Covox et surtout Johan Kotlinski sans qui cette compilation n'existerait pas.

Plus connu sous le nom de RoleModel, le musicien-programmeur de Stockholm a mis au point (sans accord, évidemment, du fabriquant) LittleSoundDJ (LSDj), un logiciel qui permet de transformer sa console de jeu en séquenceur-synthétiseur avec boîte à rythmes samplés. «C'est un outil extraordinaire, sophistiqué mais simple d'utilisation», explique Thierry, «qui permet réellement de programmer des notes, de créer des mélodies.» Aujourd'hui, LSDj est victime de sa popularité, les cartouches sont quasi épuisées et font l'objet de spéculations sur e-bay, ce qui a le don d'irriter son créateur qui renvoie désormais vers une version émulée.

CONSOLE-SYNTHÉ

RoleModel, rencontré sur un chat, déboule en décembre 2002 dans les locaux du label à Ivry, et s'amuse à remixer «Mini Klik», un vieux titre que Jacques avait composé au début des années 80. Le même morceau, remixé par Random Factor, se retrouve sur les mix de Villalobos et de Luciano et connaît une petite gloire sur le dance-floor. Dans la foulée, les créateurs du label lancent leur projet de compil Game Boy music avec l'intention de sortir la chipmusic du cercle de happy few où elle se complaît.

Un projet suspendu quelque temps par l'intrusion inattendue de McLaren, au printemps dernier. Le dandy quinquagénaire, à la recherche de sang neuf pour son projet de disque, passera quatre mois à Ivry à écouter des disques et craquera littéralement pour le chiptune. Séduit par la rugosité du son et sensible au Do-it-yourself, fidèle à l'esprit punk qui règne dans cette communauté, il célèbre ces gamins-pirates qui snobent les logiciels commerciaux ultraperfectionnés et recyclent, détournent les vieilles machines de leur usage initial pour créer un son unique.

«A la fin des années 90, on était un peu dégoûté par l'industrie du disque», raconte Thierry, programmeur, organisateur de soirée, musicien depuis l'âge de 13 ans, et collectionneur compulsif de vieux synthés et d'ordinateurs vintage. «On cherchait des trucs nouveaux. En musique électronique, tout le monde sonnait pareil, tout le monde utilise les mêmes logiciels, les mêmes plug-ins, c'était devenu complètement aseptisé: un son parfait mais sans âme, il n'y avait plus ces petits défauts qui faisaient le charme. Alors que le son 8-bit, ça fait chaud au coeur.» Un diagnostic partagé par Jacques: «Avec les outils d'aujourd'hui, il y a tellement de possibilités pour créer. La Game Boy, elle, est très limitée, ça force la créativité. C'est de l'art naïf, ludique et rigolo. Un peu trash aussi.»

Webhttp://www.micromusic.net http://www.relaxbeat.com http://www.littlesounddj.com http://parishq.kicks-ass.org/parishq/?f=parishq

© Libération/La Libre Belgique 2004