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Une contribution de Roald Sieberath, Multi-entrepreneur, coach de start-up pour accélérateurs, dont LeanSquare.


Chère J.,

Dans ton pitch, tu passes un certain temps à énumérer toutes les features de ton produit (une plate-forme de mise en relation des vegans, paléos, et autres “mangeurs particuliers” avec les restos qui leur sont appropriés).

Et puis tu conclus avec ce petit sourire plutôt satisfait “nous voulons faire en quelque sorte le canif suisse du secteur”.

Quand j’entends cette phrase, je dois faire une effort surhumain pour ne pas quitter la pièce en criant “Nooon !”. Plus sérieusement, tu n’imagines pas le nombre de fois que j’entends cet argument du canif suisse, venant de jeunes entrepreneurs. Qui pensent ainsi convaincre de le polyvalence de leur développement, qui saurait à peu près tout faire.

Il faut voir leur sourire satisfait : “mon site, mon app sait tout faire !”

Et il faut voir les coaches ou investisseurs en face, généralement lever les yeux au ciel.

Ce “canif suisse” est à mon avis un très mauvais argument, je vais essayer de dire pourquoi :

- D’abord, personne n’utilise de canif suisse ! Ce n’est pas tout à fait vrai, mais quelqu’un qui veut faire une tâche sérieusement, va utiliser un véritable couteau, décapsuleur, lime, plutôt que les erzats sur un canif ;

- On n’est pas “lisible” par le marché : il s’agit de réaliser que quand on démarre, on ne représente qu’un point minuscule d’un dixième de pixel sur le radar des clients potentiels ; il vaut mieux ne pas encore sous-partager cette visibilité minuscule en en faisant à son tour un éventail de possibles ;

- Mieux penser les partenariats : souvent la startup veut tout faire elle-même (d’où multi-lames), parce qu’elle ne réfléchit pas assez dans une logique de complémentarité dans une chaîne de valeur.

- Approprier les efforts de développement : c’est déjà compliqué de démarrer, il vaut mieux faire une seule chose, et la faire de façon excellente, plutôt que de répartir ses maigres ressources sur trop de features ;

- Faire du “must have” (quelque chose que l’utilisateur se doit d’avoir) plutôt que du “nice to have” (quelque chose de sympa, mais de dispensable).

Si on regarde la plupart des success stories, elles ne faisaient initialement qu’une seule chose, et le faisaient très bien. Google en 1998 ne faisait que un moteur de recherche, un véritable “must have”. Certes Google peut sembler “canif suisse” multifonctions aujourd’hui, mais tout ça s’est rajouté par la suite. Amazon n’a démarré que avec les bouquins, etc.

Donc je t’invite, Chère J., à réfléchir quelles sont les lames de ton canif suisse dont tu pourrais te passer. A en garder une, et à réfléchir tout ce qu’il serait possible d’atteindre en la rendant aiguisée, sharp !

Bonne réflexion !

R.