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Une contribution de Roald Sieberath, Multi-entrepreneur, startup coach et venture partner pour LeanSquare, et Professeur invité à l'UCL et à l'UNamur.

Chère M.,

Un entrepreneur est généralement quelqu’un qui bénéficie d’un « reality distortion field », d’un champ de vision déformé de la réalité, pour le meilleur et pour le pire.

Dans les bons côtés de cette altération de vision, il y a précisément cette capacité à (entre)voir l’avenir, à deviner de quoi 2020 sera fait, et de l’anticiper, de le faire advenir dans le présent.

Cela explique que l’entrepreneur visionnaire passe parfois pour un farfelu ou un fou : il voit littéralement par delà l’horizon du commun des mortels, il voit des choses que le reste ne voit pas.

Un autre point de ce « distortion field », c’est un enthousiasme, une foi qui déplace des montagnes. « Elle ne savait pas que c’était impossible, alors elle l’a fait ». Il y a un côté que de l’extérieur on peut prendre pour de la folie douce, voire de l’exaltation mystique, quand l’on est face à l’entrepreneur qui ne démord pas d’une vision, que tout semble placer hors d’atteinte.

L’autre versant de la pièce, de cet optimisme forcené, c’est que l’entrepreneur a du mal à envisager l’éventualité que ça puisse ne pas marcher. Pourtant, l’entrepreneur aguerri, comme le sportif de l’extrême (alpiniste, explorateur polaire,…) habitué aux conditions de grande incertitude 1) sait se préparer avec grand soin et 2) sait quand il vaut mieux rebrousser chemin, ou déclencher la balise de secours.

J’ai rencontré un peu trop d’entrepreneurs qui avaient été jusqu’à « brûler leurs bateaux »… pensant sans doute que la perspective de ne plus avoir de marche arrière possible les motiverait encore davantage. Mais l’entrepreneuriat, comme la haute montagne, est loin d’être complètement prévisible : parfois on fait face à un mur, sur lequel on n’a aucune prise. Et on a beau « y croire », il arrive que la foi ne suffise pas à aplanir les montagnes. On n’a plus alors qu’à prendre ses pertes (de temps, d’argent, d’opportunités), et sans doute la leçon qui va avec, pour recommencer mieux plus tard.

Mais cette perte potentielle peut et doit être anticipée, comme y invite la théorie de l’effectuation. Ce modèle convaicant de l’entrepreneuriat, insiste en effet sur l’ « affordable loss » : la capacité à cerner l’ampleur ce que l’on peut se permettre de perdre.

Mon souhait n’est pas ici de rendre les entrepreneurs moins enthousiastes, ou moins positifs quant à leur projet. Mais de les rendre plus lucides sur l’éventualité de plan B, ou C, si le plan A s’avère impraticable, de s’assurer que ces alternatives existent, et peuvent se faire sans trop de casse.

R.