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Ils n'ont pas attendu d'entrer dans l'Europe pour faire avancer l'art. Et c'est tout un pan de la jeune histoire des nouveaux médias que la Hongrie, la Pologne, la Slovénie, les pays baltes, la Slovaquie et la République tchèque apportent à l'Union européenne. Il suffit de rappeler quelques noms pour s'en convaincre. Pionniers de la vidéo et des premières «bidouilles» visuelles dans les années 70: Steina et Woody Vasulka, Tchèques. Inventeur (et fossoyeur) du Net art: Vuk Cosic, Slovène. Premier site de la collection Beaubourg: Igor Stromajer, Slovène. Créateur du premier film interactif en 1967: Raduz Cincera, Tchèque, qui faisait sortir ses acteurs de l'écran et demandait au public de voter. Premier pays à imposer un suffixe «art» dans ses adresses web: la Pologne, en 1997(1).

La décennie 90 a vu une génération gangrener la Toile de facéties à l'esthétique brute. Une effervescence nommée Net art par Vuk Cosic, terme que lui aurait inspiré un message sibyllin de 1995: «J 8 g#|; Net. Art (-^s1 ». Avec les Russes Alexei Shulgin, Olia Lialina et Lev Manovich (aux Etats-Unis), ils provoquent, théorisent et revisitent l'art via l'outil numérique. Paradoxal, alors que leurs pays n'en finissent pas de (mal) digérer l'occupation soviétique et que leur situation économique inquiète les Européens.

«L'Est a toujours été en avance en matière d'équipement technologique et d'esprit réseau (Russes, Estoniens, Lituaniens, Cosaques, Huns, Francs, Corses...)», dit Clément Thomas, de Pavu.com, digne représentant français du Net art. Qui ajoute: «Le background en matière d'art orienté agitation, performances, engagements politiques, sociaux... est aussi très solide là-bas. Il est donc logique que le Net art prenne sa source dans cette partie de l'Europe.» Les années désenchantées du postcommunisme ont généré une effervescence d'initiatives pour parvenir à une «remise à niveau» artistique, explique Nicolas Bourriaud, co-directeur du Palais de Tokyo à Paris: «Les artistes derrière l'ex-rideau de fer nourrissaient un complexe vis-à-vis de l'histoire de la modernité et sont donc allés directement au plus neuf, l'Internet.»

DES MÉCÈNES

L'ébullition artistique a partout été soutenue par la manne financière du milliardaire George Soros (qui, aujourd'hui, préfère donner ses millions pour lutter contre Bush). Dès 1993, il ouvrait des fondations pour soutenir les nouveaux médias, facteurs d'éducation et de culture. Huit centres sont créés : le C 3 en Hongrie, le WRO en Pologne, le LABoratory for New Media Art en République tchèque, Ljudmila (Ljubljana Digital Media Lab) en Slovénie, l'E-Media Center en Estonie, le Re-Lab en Lettonie, et deux autres en Russie et Bulgarie. Depuis 2000, Soros s'est désengagé, leur redonnant toute autonomie (et tangages financiers). Il n'est pas le seul mécène: au Canada, Daniel Langlois, richissime inventeur du premier logiciel d'effets spéciaux, a financé le labo du Centre d'art contemporain de Prague et la biennale WRO 2000@kultura en Pologne. L'Europe a contribué à sa façon, via le centre des «médias instables» de Rotterdam, le V 2, qui, en 1996, a initié Syndicate, réseau informel de discussions et d'échanges Est-Ouest, qui réunissait des milliers de participants via sa liste de diffusion(2)

. Des manifestations comme la France n'a pas encore réussi à en organiser ont vu le jour à Prague ou à Budapest.

Aujourd'hui, la situation varie sensiblement d'un pays à l'autre. Certains ont été plus perfusés que d'autres, les pays baltes ont percé ces dernières années (son et installation), les Tchèques sont maîtres en webdesign, les Polonais en blogs... Alors que l'engouement pour les nouveaux médias est retombé, faute de débouchés sur un marché de l'art à peine émergent, les artistes du code sont «méprisés par ceux qui pourraient servir de relais dans l'art officiel», estime Laurence Dreyfus, commissaire invitée de la récente Biennale de Prague. Parce qu'il s'agit encore d'une «sous-culture», issue de «la scène punk hardcore, extrêmement développée à l'Est quand les pays étaient sous domination», dit Laurent Courau, spécialiste des mutations culturelles(3), et dont les ramifications vont jusqu'à la vague actuelle de «vampirisme, à base de modifications corporelles, de mystique et rituels dangereux, qui explose là-bas». Bref, à l'Est comme à l'Ouest, Net art et art du code font encore partie des «marges». Tant mieux?

(1) Tout acteur de l'art en Pologne peut gratuitement avoir son site (qui se termine par le suffixe en art.pl)

(2) Archives: http://mail.v2.nl/v2east/

Liste actuelle: http://anart.no/syndicate/ KKnut/index.html

(3) Il vient de publier «Mutations pop et crash culturel» (Ed. le Rouergue/Chambon).

© La Libre Belgique 2004