Eco-débats
Une opinion de Bruno Colmant, professeur à l'UCl et à l'ULB et membre de l'Académie royale de Belgique.

Les Etats sont désormais écartelés entre le maintien légitime d’un système de protection sociale et un face-à-face avec l’économie de marché.

Chaque élection importante le rappelle : la crise est loin d’être terminée. D’une ampleur exceptionnelle, elle devrait faire sentir l’amplitude de son cycle et la violence de ses effets sociaux endéans les prochaines années, au moment où le niveau du surendettement sera internalisé dans la perception du bien-être futur et que l’impossibilité, pour l’Etat, d’être à la hauteur de ses engagements sera révélée. Les modèles européens, fondés sur l’Etat nourricier et des tissus sociaux très denses, eux-mêmes héritiers de l’empreinte catholique, ont conduit à des Etats providentiels suffoquant sous leur endettement, atteignant des étiages inconnus en temps de paix. Cet état d’anesthésie a été entretenu par une classe politique qui nous a menés au bout de nos propres faiblesses et abandons.

Lorsqu’on s’interroge sur les origines de cette dette, la première réponse qui fuse d’ordinaire est de l’attribuer à la crise financière. L’explication est politiquement commode, mais elle est totalement incorrecte. Elle relève même de l’imposture intellectuelle. Ce ne sont pas les sauvetages bancaires qui ont créé la dette publique. Ils l’ont réveillée et révélée. Les tendances profondes portent des risques lourds et la théorie de l’imprévisibilité de la dette publique ne peut pas être défendue.

L’endettement excessif ne permet pas un développement durable. Il est né dans les années septante, une bonne trentaine d’années avant l’épisode des subprimes. Libérés du carcan monétaire des accords d’après-guerre au moment des premiers chocs pétroliers, les gouvernements européens ont tenté de camoufler la mutation de leurs économies à coups de transferts sociaux, aides publiques et autres soutiens à l’économie sans se réserver de gisements fiscaux suffisants. A l’époque, l’Europe sortait de trente ans de croissance, fertilisée par la reconstruction industrielle et le plan Marshall.

Tant l’Europe que les Etats-Unis ont connu une période de croissance dont l’analyse rétrospective fait ressortir une combinaison de trois facteurs : une abondance de crédits à faible taux d’intérêt, une épargne individuelle déclinante et un afflux de biens étrangers à bas prix entraîné par un phénomène de délocalisation industrielle majeure, auto-entretenu par une concurrence débridée. Mais l’Europe, moins résiliente que les Etats-Unis et adossée à des systèmes sociaux plus généreux mais aussi plus rigides, est en plus grande difficulté. Elle risque un tragique manque de croissance.

Ceci ne veut pas dire que notre modèle social, conçu pour aider les plus démunis, est mauvais. Au contraire, il véhicule l’humanisme européen. Mais les stabilisateurs économiques, destinés à atténuer les chocs conjoncturels, donnent désormais le gîte à toute l’économie.

Les pays européens, happés par la logique des marchés qui les financent, seront obligés de s’immerger dans une économie nettement plus exigeante, au sein de laquelle l’Etat, intoxiqué par quatre décennies d’endettement croissant et de manque de vision et d’ambition, sera contraint d’exercer un rôle répressif. La monétisation de la crise suscitera de probables poussées d’inflation modeste. Cette inflation résignée sera, avec le vieillissement de la population, la trame commune de tous les scénarios économiques des prochaines années.

La crise révèle aussi une contradiction sociétale : avec la monnaie unique, nos communautés ont exprimé un choix d’économie de marché et de libre-échange qui aurait théoriquement dû conduire à une diminution relative du rôle de l’Etat. Pourtant, le poids et la dette de ce dernier ont augmenté, reflétant sa fonction légitime de stabilisation économique pour traverser la crise.

Cette contradiction explique les indécisions politiques : l’excès d’endettement public exige de diminuer ce dernier alors que c’est justement en période de récession qu’il faut l’augmenter. Sous un même angle, l’économie de marché prescrit un désengagement de l’Etat mais ce dernier est invoqué pour assurer la stabilité sociale et la protection collective.

Quand on poursuit cette contradiction, on constate qu’au travers de son endettement public, l’Etat est devenu un acteur du marché qu’il réfute lui-même. Il est donc placé dans une position inconfortable : pour protéger son crédit, il lui faut honorer ses dettes tout en devant stimuler sa propre prospérité. Et c’est ainsi que les Etats sont à la fois ébranlés tant par leur fragilité financière (c’est-à-dire la crise des dettes publiques) que par leur difficulté à susciter la croissance économique.

Les Etats sont désormais écartelés entre le maintien légitime d’un système de protection sociale et un face-à-face avec l’économie de marché. La protection sociale est indispensable, mais son financement devient insoutenable et conduit à une étatisation croissante des flux de l’économie. La confrontation avec l’économie de marché est, quant à elle, brutale mais nécessaire pour épouser les immenses basculements économiques, géographiques et technologiques qui traversent la planète.

A travers le prisme des autorités européennes, cette contradiction fissure les fondements d’un projet de prospérité puisqu’elle contribue à tolérer des taux de chômage épouvantables tout en s’obstinant à maintenir une monnaie forte. A cause de son endettement public excessif, l’Europe doit se plier aux exigences monétaires des marchés en réduisant ses déficits alors qu’il faudrait, au contraire, profiter des taux d’intérêt bas pour stimuler les dépenses d’investissements collectifs.

Comment, dès lors, intégrer, dans un projet positif, des taux de chômage qui excèdent 20 % (et plus de 50 % pour les jeunes), dans certains pays du Sud ? Comment imaginer que cette crise ne va pas nourrir le ferment de la rancœur d’une jeunesse confrontée au remboursement de la dette des aînés tout en voyant ses possibilités de création de valeur s’étioler ? Quelle fiction nous conduit-elle à tolérer l’abyssal chômage des jeunes que nous avons délaissé au profit d’une monnaie désinflatée ? La désespérance économique de la jeunesse ne peut pas être un projet de société.

L’avenir ne sera plus ce qu’il était. Et où seront les sentinelles de l’Histoire ? Il ne faut pas que ce monde de demain soit inconsolable. Depuis l’année 2008 et la crise financière mondiale, nous avons réalisé que nous vivons une période charnière qui se situe entre le modèle de l’Etat-providence industriel et la mondialisation. Depuis le début de cette crise, j’ai l’intuition d’un ample choc sociétal qui demandera de s’extraire de la décision par abstention. Nos circuits de pensée sont probablement confinés aux réflexes d’une inflexion conjoncturelle. Pourtant, la rupture économique relève d’un point de discontinuité majeur. Nos communautés vont immanquablement être traversées par des chocs sociologiques inattendus qui forceront à repenser l’équation de la justice sociale. Sous toutes les hypothèses, l’Histoire s’est accélérée et les crises sont probablement des défaites de le pensée stratégique. Pasteur l’avait écrit : "La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés."