Eco-débats

Jean-Claude Logé annonce ce jeudi la sortie d'un livre retraçant "son épopée depuis 2011". L'ancien Manager de l'Année 1995 précise: “Mon Hiroshima s'est produit très exactement le 21/05/2016 à 16h30... Tout s'est écroulé en 15 minutes chrono!”. A l'occasion de cette annonce, LaLibre.be vous propose de redécouvrir l'entretien qu'il nous avait accordé le 21 mars dernier en tant qu'Invité du samedi de LaLibre.be.

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Les murs du salon sont vierges de toute décoration, conséquence d'un emménagement très récent. Seuls une table basse, un meuble de télévision et un canapé garnissent la pièce de ce rez-de-chaussée bruxellois où Jean-Claude Logé est installé en attendant de pouvoir retourner au Sénégal. Celui qui fut "Manager de l'Année" en 1995 y grille cigarette sur cigarette.

Aujourd'hui âgé de 75 ans, l'ancien patron de Systemat, qui a symbolisé l'innovation wallonne, n'a rien perdu de sa gouaille et de son côté provocateur. D'ailleurs, lorsqu'il sort pour se faire tirer le portrait, c'est volontairement qu'il foule la pelouse dans laquelle est planté le panneau interdisant de marcher sur l'herbe. "Je le fais parce que c'est interdit. Foutu pays !", lance-t-il en enjambant la haie.

Dans cet entretien, M. Logé livre sans langue de bois sa vision de la Belgique. L'entrepreneur revient aussi sur les menaces de mort dont il affirme faire l'objet. Jean-Claude Logé est l'Invité du samedi de LaLibre.be.

Vous avez été le symbole de la réussite technologique wallonne à la fin des années 80'. A vos yeux, l'esprit d’entreprise a-t-il repris un peu de vigueur ces dernières années ?

Je ne crois pas qu'il se soit développé et j'en suis triste. Ça m'a fait sourire d'être élu "Manager de l'Année" parce que je ne suis pas un manager. Je suis un entrepreneur, un créatif, c'est très différent. J'ai 42 idées à la minute, j'en ai même trop. Je déjeunais lundi avec un véritable entrepreneur. Il est dans une situation dramatique : poursuivi par la Justice pour non-paiement de charges sociales et pour deux loyers non payés. Cela fait 5-6 ans qu'il se bat pour maintenir son entreprise à flot mais il ne pense plus qu'à une chose : quitter la Belgique. On dit toujours qu'on aime les entrepreneurs en Belgique. C'est faux, on les déteste !

A qui pensez-vous lorsque vous dites "on" ?

Les administrations, les banques, les politiques... Bref, tous les gens qui pourraient aider à ce que les choses soient plus faciles. L’entrepreneur est un type embêtant, il a un avis sur tout, il n'est pas comme les autres. De tels moutons noirs, il faut leur couper la tête. C'est mieux d'avoir un troupeau de moutons blancs qui vont à l’abattoir. Il faut des managers lisses, aux ordres, bien formés chez Solvay ou à la Vlerick School. Or, vous n'allez jamais créer des entreprises avec ces gens-là. C'est toute la différence entre un manager et un entrepreneur.

Le gouvernement fédéral, à droite sur le plan économique, n'est-il pas davantage attentif aux entreprises ?

Qu'ils soient de droite ou de gauche, ça ne change pas grand-chose. Je suis complètement dégoûté de la politique, je n'y crois plus du tout. Comme tout bon entrepreneur, j'ai toujours été un peu anarchiste, et maintenant je deviens un extrémiste de droite. J'ai envie de tout balayer, de sortir le Karcher. Regardez à gauche : tous ces types de Publifin. A droite : on a les De Decker, Kubla... On doit voter pour ces gens-là ? Moi je dis non, je ne peux plus les voir !

Aucun politique belge ne trouve grâce à vos yeux ?

Ils m'ennuient tous. Vous savez, comme un Anglais me l'a dit un jour, la Belgique est un pays insignifiant. Nous ne sommes rien... Je préfère m'occuper de la politique française, parce que c'est encore un pays qui compte un peu.

© reporters

Vous avez donc suivi le débat présidentiel de ce lundi ?

Lequel ? Je ne peux pas regarder la télévision, je n'ai ni décodeur ni connexion depuis trois semaines ! J'ai contacté l'opérateur pour lui dire que je ne voulais plus avoir affaire à lui. J'ai des problèmes jusqu'au-dessus du crâne - au Sénégal, en Belgique, partout - et je dois aller dans un café pour me connecter à Internet. C'est délirant ! Ce pays est vraiment surréaliste.

En France, un candidat sort du lot selon vous ?

Je vais vous faire sauter au plafond... Je pense que Marine Le Pen va gagner, tout comme j'étais persuadé que Trump l'emporterait aux Etats-Unis. Je ne suis pas enthousiaste sur ce qui va se passer après. Ce qu'elle pourrait faire à l'Elysée reste un grand point d'interrogation.

Marine Le Pen est tout de même poursuivie par la justice...

On lui cherche des poux à tous les virages. A François Fillon aussi d'ailleurs. Fillon est carbonisé par les affaires. Il faut vraiment nettoyer les partis politiques en profondeur. Hamon n’a qu’une qualité, c’est de défendre le revenu universel. Je suis convaincu qu’il faut donner un revenu de base aux gens et les laisser vivre comme ils le souhaitent. Et pas 500 euros par mois hein ! Il faut entre 1.500 et 2.000 euros !!! Que voulez-vous faire avec 500 euros ? Ce n'est même pas suffisant pour payer un loyer.

Mais ce serait impayable !

Mais non, c’est complètement payable ! Complètement, mais cela prendra plusieurs années à mettre en place. C’est faisable en un quinquennat en faisant payer ceux qui devraient payer et qui ne paient rien ! Il faut lutter efficacement contre la grande fraude, les paradis fiscaux et les accords fiscaux de Jean-Claude Juncker au Luxembourg. Tout ça, ça doit être terminé ! Avec la numérisation de la société, il n’y aura plus que du travail pour les élites. Fini les caissières, réceptionnistes et d’autres millions de travailleurs. Qu’allons-nous faire de tous ces gens sans travail ? Rien.

En tant que grand patron vous n’estimez donc pas avoir payé trop d’impôts ?

Jamais. Au contraire, j’ai payé trop peu d’impôts !



"Ma femme voulait que je sois assassiné pour s'accaparer l'argent et la maison"


Venons-en à vos ennuis personnels, comment ont-ils commencé ?

Je suis tombé fou amoureux, à 70 ans, d'une femme de 45 ans, originaire de Gosselies. Ca a été pas mal entre nous pendant cinq ans. Mais c'était en fait une mythomane qui ne m'a épousé que pour mon argent et pour essayer de se positionner, avec notre fille adoptive, pour capter l'héritage lors de mon décès. Je me suis fait escroquer. Je n'ai quasi plus aucune nouvelle de ma fille depuis mai 2016.

Elle a tenté de vous faire passer pour un fou.

J'ai été opéré deux fois du cerveau. Une fois en Belgique, où l'on m'a complètement raté. Et une fois à Dakar, par des médecins libanais, qui m'ont sauvé la vie. Elle a prétendu que ces opérations m'avaient laissé des séquelles graves et que j'étais devenu un fou dangereux. Elle est allée acheter pour pas cher des attestations de neuropsychiatres qui ne m'ont jamais vu et qui ont affirmé qu'il fallait m'enfermer. Dans ce type d'asile, on sait quand on rentre mais on sort les pieds devant. Elle voulait que je sois assassiné pour s'accaparer l'argent et la maison.

Dorénavant, vous la poursuivez en justice. Mais savez-vous où elle se trouve ?

Oui, elle est au Sénégal, elle vit chez moi... enfin chez elle puisque la maison est à son nom. Elle vit tranquillement mais, puisqu'elle a volé environ quatre millions d'euros, elle est sous la surveillance d'Interpol, de la police des polices de Dakar, du procureur... On devrait avoir une issue favorable pour les grandes vacances.

© Johanna de Tessières

Pourquoi tenez-vous tant à retourner au Sénégal ?

J'adore ce pays. En Belgique, je ne peux plus vivre, je ne peux plus respirer. Un has-been en Belgique est un vrai has-been : quand vous avez terminé votre carrière et avez pris votre retraite, vous n'êtes plus rien. La Belgique n’a plus besoin de moi ! Elle me donne une pension dérisoire, me traîne en correctionnelle et me refuse la nationalité belge pour ma fille adoptée officiellement au Sénégal. Ma fille ne reçoit dès lors pas de visa pour venir avec moi en Belgique. Pour avoir employé jusqu’à 1.800 personnes, vous parlez d’un remerciement de la part de la Belgique. J’ai fait le boulot, bordel ! C’est un pays surréaliste. Je suis depuis dix mois en Belgique et les banquiers m'ont rouvert ma ligne de crédit depuis dimanche dernier. Ils ne m'ont pas donné un franc. Je vis de mendicité. Si je n'avais pas mon carnet d'adresses, je serais mort ! C'est depuis qu'il a appris que j'ai vendu mes deux appartements de Courchevel - et après avoir exigé de voir les documents signés ! - que mon banquier a rouvert ma ligne de crédit.

Et au Sénégal vous vous sentez utile?

Oh oui, au Sénégal, on a besoin de moi, je peux y mener plein de projets. J'y ai une école maternelle de 120 filles, un orphelinat de 35 gosses, une porcherie modèle, un potager énorme qui me permet d'apprendre aux gens comment gérer de telles plantations... Tout cela est réalisable avec peu de moyens. Avec un million d'euros, là-bas, vous faites des miracles. Ici, avec un million d'euros, vous n'avez même pas de quoi acheter le bâtiment. Je n'ai plus envie de faire de l'argent, ça ne m'intéresse plus. J'ai envie de faire de l'accompagnement. Ma vie, c'est d'essayer de servir à quelque chose, de donner du sens à ce qui n'en avait plus.

Vous craignez d'y retourner avant le procès ?

C'est trop dangereux. Votre vie ne coûte pas cher là-bas : pour 2 à 300 euros, on vous règle votre compte. Je n'y retourne pas tant qu'elle n'est pas en prison ou extradée. Avoir un blanc en prison, ça les embête, donc ils risquent de l'extrader. Pour cette solution, je signe des deux mains. Qu'elle me rende ma fille et tout ce qu'on m'a volé ! De toute façon, tout est bloqué. Maintenant, il faut des jugements. Mais voilà, l'agenda de la justice n'est pas l'agenda de Jean-Claude Logé.

Quelles ont été les conséquences de la médiatisation de cette affaire ?

Cette médiatisation a véritablement permis de faire avancer le dossier. Sans la presse, dans 10 ans, l’affaire n’aurait pas avancé d’un poil ! Il n’y a que ça qui marche face à une justice qui ne fonctionne plus. La justice est paralysée en Belgique. Même dans une affaire facile, il faut compter 7 à 9 ans pour avoir un jugement. Cette lenteur et ce silence ne protègent que les criminels. Les innocents en sont doublement victimes. Pendant tout ce temps, ceux qui complotent contre moi peuvent m’assassiner.

Vous vous sentez réellement menacé ? Même en Belgique ?

Absolument, je ne prends pas du tout cette menace à la légère. Je suis sous bonne garde, croyez-moi ! Je sais bien que ce qu’il m’arrive est tellement énorme que les gens ne me croient plus. Ce qui m’est arrivé est tellement inimaginable que ceux à qui j’en parle ont le sentiment que je raconte un roman policier. Mais non, je n’exagère pas, ma vie est en danger… ici en Belgique. J’ai été le dire et le redire à la police. Malgré mes dépôts de plaintes, il ne se passe rien. Rien ! Je suis donc bien obligé d’assurer ma protection autrement. Etant en danger, je me méfie de tout.

Vous avez des regrets ?

Non, j’ai adoré ma carrière. J’ai pris ma retraite très tard, à 70 ans, mais cela a été le jour le plus horrible de ma vie. Lorsque j’ai éteint la lumière de mon bureau pour la dernière fois, je me suis effondré en larmes. J’ai pleuré comme un veau. Les jeunes voulaient prendre le pouvoir et me pousser vers la sortie… ils n'en ont pas fait grand-chose d’ailleurs. Mais bon, la critique est facile, car les conditions du marché ne sont plus les mêmes qu’à l’époque. Après cette retraite, ma vie est devenue catastrophique. Le problème, ce n’est pas le retraité, mais sa femme qui voit son mari revenir à la maison. On a l’impression de gêner et d’occuper un espace qui ne nous appartient plus.


Entretien : @Dorian de Meeûs et @Jonas Legge