Eco-débats
Une opinion de Jean Tirole, prix Nobel d'Economie 2013



"Ce sont des défis anxiogènes qui font voter populiste, dont le chômage et l’immigration. Mais le changement pour le changement est extrêmement dangereux."


© AFP

Cette année 2017 sera-t-elle une nouvelle annus horribilis pour notre vivre ensemble et nos économies? Une partie de l’électorat se tourne vers des partis et des politiques providentiels, dénonçant des boucs émissaires (l’establishment, l’Europe, les migrants, le commerce) et vendant du rêve. Ces marchands d’illusions et leur vision court-termiste de la chose publique ne feront qu’aggraver les difficultés que l’on connaît. Vrais problèmes, mauvaises solutions. Le repli sur soi n’apportera aucune réponse à des défis bien réels.

Ce sont d’abord des défis anxiogènes qui font voter populiste. En France, le principal est le chômage. Il faut avoir le courage de mettre en place une vraie politique de réformes plutôt que d’utiliser les mêmes et coûteuses rustines que les quarante dernières années. La société doit être préparée à la révolution numérique qui suscite des inquiétudes pour l’emploi, imaginer de nouvelles régulations, promouvoir l’innovation, renforcer l’éducation et la formation professionnelle.

Autre source de peurs, l’immigration. Il faut organiser un accueil digne des migrants et leur intégration par l’emploi. Mais en France, le problème ne vient pas tant du flux des arrivées, relativement faibles (80 000 lors de la crise syrienne contre plus d’un million pour l’Allemagne) que de la difficile intégration de Français issus de l’immigration. Le fonctionnement de notre marché du travail et notre système éducatif, très inégalitaire, les privent de perspectives.

Les inégalités, enfin, nourrissent le ressentiment. Elles sont fortes au sein d’une génération et entre générations. Mais, pour moi, le danger le plus insidieux est en nous-mêmes. La France n’est pas immunisée contre le populisme et la tentation du repli sur soi. Deux idées malheureuses se banalisent dans notre vie politique, la sortie de l’euro et la restructuration de la dette. Si 68% de nos concitoyens se déclarent favorables à l’euro, nombre d’entre eux s’apprêtent à voter pour une candidate au programme économique rétrograde et dangereux, qui comprend notamment la sortie de l’euro.

Risque d’un chaos

Mais une sortie de l’euro aurait des conséquences brutales dont les Français ne se rendent pas vraiment compte. Il est impossible de chiffrer exactement son impact : que seraient les réactions de nos partenaires et les anticipations des marchés financiers dans une telle situation ? Pourtant, quelques raisonnements simples suggèrent le risque d’un chaos.

Tout d’abord, la signature de l’État français, hors zone euro et libéré de tout engagement européen sur les contrôles des déficits et de l’endettement, inspirerait moins confiance qu’aujourd’hui. Les taux d’intérêt augmenteraient en conséquence. En sens inverse, on peut présumer une augmentation du coût de l’emprunt français d’au moins 1,5% à la suite de la sortie de l’euro. Ce qui entraînerait à terme une charge supplémentaire annuelle estimée à au moins 30 milliards d’euros sur les seuls intérêts de la dette publique. Et encore s’agit-il d’un calcul très prudent. Enfin, la hausse des taux d’intérêt renchérirait aussi le coût des emprunts des entreprises et celui des crédits immobiliers des ménages pour un montant au moins équivalent.

Les ménages seraient appauvris par la dépréciation de la monnaie nationale également et, très directement, par le renchérissement des importations (pétrole, portables, jouets…). La perte de pouvoir d’achat est estimée à 2000 euros par an et par ménage dans l’hypothèse d’une dévaluation de 20 %. Certes, les entreprises françaises redeviendraient plus compétitives grâce à la diminution de la rémunération réelle des salariés ; mais les ménages francais subiraient une importante réduction de leur pouvoir d’achat.

La France au ban des nations?

Le retour au franc pourrait bien avoir pour conséquence un défaut souverain, ou ce qui serait compris comme tel. Les dettes de l’État, des banques et des entreprises françaises, libellées en euro, deviendraient plus coûteuses à rembourser dans la mesure où les recettes, elles, seraient libellées en francs (en tout ou en partie), une monnaie faible. Pour éviter un fort alourdissement de sa dette, la France devrait probablement décider de la restructurer, une expression pudique pour signifier un défaut de paiement. Elle pourrait le faire via une loi transformant une créance d’un euro en une créance d’un franc, un peu comme l’a fait l’Argentine avec le peso en 2001. Notre pays renierait ainsi ses engagements, un fait très inhabituel pour un pays riche. De plus, ces dettes sont entièrement dues aux choix de l’État et non liées à une guerre subie ou à une catastrophe naturelle.

Ce défaut souverain mettrait la France au ban des nations, l’exposerait à des mesures de rétorsion de nos partenaires économiques et lui interdirait d’emprunter pendant de longues années. Il forcerait immédiatement à équilibrer le budget, puisque l’État ne pourrait plus emprunter pour financer ses déficits. Un paradoxe ironique alors que les partisans d’un retour au franc veulent au contraire augmenter largement les dépenses publiques et pour cela se libérer des contraintes européennes sur les déficits budgétaires.

Car le programme budgétaire des anti-euros s’apparente à un open bar. Celui du Front National implique 150 milliards d’euros de dépenses supplémentaires annuelles, soit 6,5% du PIB à rajouter aux 3,5 % de déficits actuels. Des dépenses non financées, car la traque de la fraude, aussi désirable soit-elle, ne peut que marginalement renflouer les caisses de l’État. De même les présumées économies sur la contribution au budget de l’Europe ne pourront pas sérieusement participer à l’équilibre des finances publiques.

Dernier point, mais non des moindres, la sortie de l’euro sonnerait le glas de la France. Sans l’Europe, la France n’existe pas dans les négociations internationales. Aujourd’hui des voix comme celles du président de la BCE ou du commissaire européen à la concurrence sont entendues dans le monde. Une France isolée aurait peu de chance d’être audible.

Plus de coopération

Une autre idée s’est banalisée dans le discours politique qui incarne cette tentation du repli sur soi. Le protectionnisme. Avec la préférence nationale et les discours anti-migrants, il séduit de nombreux Français. Encore une fois, il répond à des difficultés réelles : les gouvernements n’ont pas assez porté d’attention aux dégâts de la globalisation sur une partie de leurs citoyens. Jusqu’en 1990, le commerce international générait relativement peu de perdants. Depuis, dans les pays développés, nombre de leurs travailleurs, souvent peu qualifiés, ont du mal à retrouver un emploi similaire ou localisé dans leur région. Et les politiques de reconversion n’ont pas été à la hauteur.

Pour autant, le protectionnisme n’arrangera pas le sort des concitoyens français. D’abord, il ne peut que susciter des mesures de rétorsion de la part de ses partenaires commerciaux : que chacun tire la couverture à soi ne va pas agrandir cette couverture. Elle va même rétrécir : le protectionnisme privera les Français des bénéfices de la spécialisation internationale et supprimera l’aiguillon de la concurrence qui pousse les entreprises à s’améliorer plutôt qu’à profiter d’un consommateur captif.

Les Français veulent du changement. Ils ont le sentiment que les décideurs politiques n’en font pas assez, qu’ils n’ont pas de plan. Mais le changement pour le changement est extrêmement dangereux, surtout quand il surfe sur les préjugés et les égoïsmes de l’électorat. La France a besoin de plus de coopération, pas de plus de chacun pour soi. Le changement intelligent est beaucoup moins excitant que le changement dramatique, mais il est le seul à pouvoir nous faire espérer.


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