Eco-débats Contexte politique, drame du charbonnage, régionalisation, manque d’audace,… quelque chose s’est fissuré dans l’économie belge.

Une opinion de Bruno Colmant, professeur à l'UCL, l'ULB (Solvay) et Vlerick Business School - Membre de l'Académie royale de Belgique. 


Certains étudiants universitaires des trois régions auxquels j’enseigne sont préoccupés : dans les discours politiques et les médias, on parle de pensions et d’équilibres budgétaires mais pas de leur avenir. Ils entendent qu’ils seront débiteurs des engagements de pension de la génération précédente. Ils prennent conscience du fardeau de l’endettement public qu’ils ne voudront, ni n’arriveront à éponger. Nombreux sont ceux qui serrent leur chance et s’engouffrent dans l’entrepreneuriat. Mais d’autres perdent confiance. Parfois en leur pays ou en leur région.

Alors, que leur expliquer sinon que l’avenir leur sourit ? Au cours du dernier demi-siècle, quelque chose doit s’être fissuré dans l’économie belge. Jadis, le pays était l’un des plus florissants du monde. Ses entreprises manufacturières, forgées dans la révolution industrielle anglaise, dominaient les continents. Aujourd’hui, il s’essouffle à rester dans les indices de compétitivité. Son Etat-providence croule sous une des plus lourdes fiscalités du monde qui surtaxe systématiquement la prise de risque professionnelle ou capitalistique comme si la réussite de l’entreprenariat devait être pénalisée.

On argumentera que l’économie s’est mondialisée et qu’il n’est que logique qu’un petit pays se dilue dans des agrégats plus importants. Les polarités de développement se sont inversées et la croissance est centrifuge à l’Est. Depuis vingt ans, l’euro a pris le relais du franc belge. Si la Belgique est la capitale de l’Europe, c’est plutôt l’Europe qui se réunit à Bruxelles. On se rappellera aussi que le Royaume n’est protégé par aucune géographie défensive et que son ouverture territoriale en accentue la dépendance. Mais cela ne suffit pas : d’autres pays, très petits, du Luxembourg à Singapour en passant par la Corée du Sud, ont réalisé des miracles économiques. Le Japon et l’Allemagne, avec son intransposable Mittelstand, pourtant défaits au terme de la dernière guerre, ont repensé leur projet de société et de prospérité.

Il y a donc autre chose. Pas un naufrage, mais plutôt une infime et inéluctable dérive. Une morosité silencieuse. Une résignation. Beaucoup de Belges le ressentent, mais peu l’expriment. C’est un sentiment flou, teinté d’amertume des grandeurs passées et d’incompréhension des réalités modernes.

Quelque chose s’est donc lentement abîmé. Le premier choc apparut probablement au cours des années trente. La Belgique sortit très appauvrie de la Première Guerre mondiale et les politiques monétaires qui la suivirent furent insensées. A l’époque, le franc belge dut être dévalué jusqu’à des tréfonds abyssaux en période d’instabilité politique et de perte des repères militaires. Dans les années vingt, on inventa même une monnaie éphémère, le Belga, vite qualifié de franc à cinq sous, qui fut démonétisé dans les années quarante.

Les années trente furent un court répit avant le second conflit mondial et le rebond économique signalé par l’opération Gutt et le plan Marshall. Mais lors de la question royale précédant le retour du Roi, le pays mit le régime au vote. La monarchie en fut désacralisée. Cet événement de 1950 sépara en pointillé le vingtième siècle institutionnel belge.

Ensuite, il y eut quelques années économiquement ensoleillées chevauchant l’exposition universelle avant les grandes grèves et la perte des colonies que les deux chocs pétroliers et l’affaissement manufacturier des années septante ponctuèrent.

Il y eut aussi la catastrophe du Bois du Cazier à Marcinelle, en août 1956. L’accident des houillères fut le plus grand traumatisme humain et industriel de la Wallonie. Le cataclysme fut effroyable : 262 morts, avec ses actes héroïques, mais surtout des familles décimées. Mais il y avait autre chose : l’accident était un outrage à la fierté manufacturière de la Wallonie. Le drame du charbonnage portait en lui les indices des mutations sociologiques que la Wallonie allait traverser. La précarité de l’outil industriel, tout d’abord, et sa fragilité par rapport aux circonstances géologiques. Par une accablante synchronicité, le drame de la fosse donnait le signal des grandes mutations socio-économiques que l’Europe imposerait à ses pays fondateurs.

L’économie entamait un nouveau cycle : l’entrée dans le secteur tertiaire. Les ingénieurs cédèrent le pas aux financiers. Cette transition fut éreintante et les gouvernements n’en prirent pas la mesure, tentant de se dépêtrer, au travers d’un endettement public et d’une inflation eschatologiques, d’une nouvelle réalité : le chômage de masse. Les trente années glorieuses d’après-guerre étaient révolues et les trente maudites s’annonçaient. Pourtant, l’accablement qui en résulta n’était pas une transition obligée. De nombreux pays, parfois moins bien situés que la Belgique, surmontèrent ces difficultés tout en alimentant un esprit d’entreprise.

La régionalisation modifia aussi le pays. Chaque décennie verrait le symptôme d’une légitime métamorphose régionale afin de restituer les affinités culturelles, linguistiques et socio-économiques. Les trois fondements de la vie nationale en seraient affectés : le Savoir, l’Ordre et l’Argent. Le Savoir, tout d’abord, formulé par les lois linguistiques et la scission de l’Université de Louvain qui se succédèrent dans les années cinquante et soixante. L’Ordre, ensuite, qui serait modifié par la régionalisation amorcée par les accords d’Egmont dans les années septante. Et enfin, dans les années quatre-vingt, l’Argent, c’est-à-dire l’économie, caractérisée par le déclin des secteurs textile, sidérurgique et minier, l’émergence du capitalisme régional en filigrane de l’OPA sur la Générale de Belgique, pour déboucher sur l’émancipation économique nationale lors du basculement à l’euro.

Et finalement, lorsque le chercheur écarte l’accessoire du principal, il lui reste une cause, sans doute impudique : c’est la pusillanimité de l’Etat. Ou plutôt le constat d’un Etat qui perd son audace face à une administration qui reste trop lourde et à un marché mondial qui lui échappe. Le verdict de l’histoire est constant : tous les pays, gouvernés à gauche ou à droite, qui expérimentent cette mauvaise chimie d’un pouvoir politique fragmenté et d’un corps administratif lourd en ont été durablement affaiblis. Cela conduit aux manques de prospectives, à la politisation des postes à responsabilités, à l’étouffement des compétences qui voudraient se révéler, mais surtout à l’inhibition de l’action décisive. Ni détruite, ni épanouie, l’énergie collective est absorbée par les pouvoirs publics. Cela a conduit à un Etat peu visionnaire et trop introverti. Du reste, tout se passe comme si le mouvement se substituait à la pensée stratégique et comme si l’addition des fluences politiques quotidiennes emplissait le vide de l’expression étatique. La nécessité soudaine escamote les critères de la pensée. Le pays est exténué par une gestion politique qui soustrait les énergies plutôt qu’elle ne les multiplie.

C’est d’ailleurs ce qui explique peut-être que le pays ait silencieusement vendu ses entreprises à l’étranger. C’est même, sans doute, la raison de l’absence de grands groupes internationaux dont la Belgique avait jadis été le berceau. Le pays ne serait-il plus aimé, comme s’il était découragé de lui-même et résigné à ses faiblesses ? Le pays le plus malheureux est sans doute celui qui, à chaque moment, regrette le précédent.

Pourtant, tous les ingrédients de la prospérité sont présents : les compétences, les hommes et l’épargne. Le secret de sa réussite se situe dans la promotion de l’entrepreneuriat et de la prise de risque, humaine et capitalistique. En quelques années, le Royaume peut retrouver une dynamique de projet solidaire si des messages d’enthousiasme sont donnés, dans la réalité d’un monde qui change et qui exige un effort de recyclage des compétences. Il faudrait donc peu pour replacer le pays dans une posture économique offensive car ses atouts sont innombrables. Pour cela, il faut admettre qu’une partie de nos référentiels sont usés et régressifs. Que notre pays est devenu une zone de transit qui doit réinventer sa prospérité et donc ses redistributions sociales. C’est aussi la raison pour laquelle notre pays doit concentrer tous ses efforts sur l’éducation et la formation. Et puis, il faut réaliser un aggiornamento moral : malgré l’inversion des courbes démographiques et les déséquilibres financiers qui y sont associés (pensions, soins de santé, etc.), c’est à la jeunesse que l’énergie politique doit d’abord être consacrée.