Eco-débats
Une chronique d'Edouard Nouvellon, doctorant chercheur au centre Emile Bernheim, ULB.

Le lancement par Alexandre Mars de sa fondation Epic en Belgique est une occasion de se pencher sur le phénomène du succès grandissant de la philanthropie.

Les premiers philanthropes avaient pour objectif de laisser leur empreinte pour l’éternité. Le financement de collections d’art était le moyen pour eux de se faire connaître comme garant de l’inter-temporalité des réalisations humaines. Ensuite, la forte croissance industrielle et le creusement des inégalités amènent les philanthropes à octroyer leurs ressources à la diminution de ces inégalités. Ceci peut être assimilé au concept de charité. Depuis quelques décennies, la philanthropie intervient beaucoup plus en amont, se donnant pour objectif de réduire les causes des externalités négatives créées par le développement des richesses. La philanthropie se donne désormais pour but d’apprendre à pécher plutôt qu’offrir du poisson. Cela passe par des projets dans l’éducation, les soins médicaux ou l’écologie.

Au niveau d’un individu, la philanthropie est le résultat d’une volonté claire d’un altruisme. Il vise à transférer une partie du capital humain et financier que ces individus ont pu construire grâce à la collectivité humaine. Bill Gates ou d’Alexandre Mars (d’ailleurs parfois surnommé le Bill Gates français) sont des parangons de cet altruisme.

Au niveau des organisations, les motivations peuvent être différentes. Les recherches académiques qui s’intensifient depuis quelques décennies sur ce sujet visent à comprendre ces motivations. Pourquoi les entreprises ou les familles nanties souhaitent allouer une partie de leur patrimoine à des fins sociétales ?

Le cas des entreprises familiales est à ce titre intéressant. Dans la majeure partie des pays, ce sont les entreprises familiales qui contribuent le plus à l’effort philanthropique. Pour ces entreprises, l’"objet économique et la Famille sont intimement liés. Il convient toutefois de s’intéresser aux motivations de chacune de ces deux entités.

Au niveau de l’entreprise, la philanthropie est un outil de démonstration de son engagement à long terme, et de sa volonté de développer son capital "sociétal". Ceci pour créer un ciment émotionnel entre les parties prenantes à l’entreprise que sont la Famille actionnaire, les éventuels actionnaires externes, les employés, les fournisseurs et surtout les clients. Ce ciment émotionnel est la pierre angulaire du marketing moderne amenant les entreprises à susciter de l’émotion avec leur communauté.

Du côté de la famille, la philanthropie permet un transfert de capital humain entre les générations. Beaucoup d’entreprises encore familiales par la composition de leur actionnariat ne le sont plus d’un point de vue managériale. La gestion quotidienne de l’entreprise n’est plus ce creuset d’échange et de transfert entre les générations. L’action philanthropique, mise en œuvre par la famille, est ce moyen d’interactions et de transfert de capital humain entre les générations. Elle permet aux jeunes pousses de s’approprier les valeurs de la Famille dont ils sont dépositaires pour qu’ils les fassent évoluer avec leur temps.

Il n’est pas trivial d’opérer une relation directe entre le niveau de responsabilité sociétale d’une entreprise et ses performances financières. Se donner les moyens d’être socialement responsable est au départ un coût pour l’entreprise, grevant ainsi les performances financières à court terme. Cependant, faisant cela, la famille actionnaire va petit à petit se constituer un capital socio-émotionnel. Ce capital non quantifiable joue comme une extraordinaire assurance qui protège la Famille en cas de catastrophes qui mettrait à risque la puissance familiale. C’est le cas des scandales qui dégradent l’image de l’entreprise et par-delà celle de l’ensemble de la Famille. Lorsque ce type de risque se matérialise, le capital socio-émotionnel ainsi accumulé réduit l’impact négatif de ces événements et permet aux générations futures de perpétuer le rayonnement familial.