Eco-débats
Une chronique de Vincent Vandenberghe, professeur d'économie du travail à l'UCL.


… sauf dans les statistiques de productivité du travail. Tout comme l’intelligence artificielle. Un paradoxe. Et les économistes de se diviser entre optimistes et sceptiques.

Il ne se passe pas une journée sans que les médias ne parlent de l’avènement des robots ou de l’intelligence artificielle, le plus souvent pour nous annoncer que ceux-ci vont occasionner la disparition d’une part importante des métiers actuels. Les innovations technologiques annoncées sont impressionnantes : imprimantes 3D, véhicules sans chauffeur, algorithmes gestionnaires de fortune, robots-chirurgiens ou accompagnateurs, programmes d’enseignement interactifs en ligne… Et effectivement, elles laissent entrevoir d’innombrables possibilités d’automatisation et donc de destruction d’emplois et de métiers; et ce pas seulement dans le secteur manufacturier, mais aussi dans celui, très vaste, des services.

Le paradoxe, toutefois, est que ces innovations ne se retrouvent pas dans l’évolution d’une statistique clef : celle de la productivité du travail. Si les robots et autres logiciels intelligents possèdent la faculté de démultiplier la capacité de produire, notamment en remplaçant massivement le travail, alors elle devrait s’envoler. Or, depuis le début de l’ère industrielle, la croissance de la productivité du travail n’a jamais été aussi faible; au point d’inquiéter les économistes, car cette croissance est la condition première de l’amélioration des salaires et du niveau de vie.

Confrontés à ce paradoxe, les économistes se divisent en deux camps : les optimistes et les sceptiques. A ce titre, les seconds ne sont ni néomalthusiens ni adeptes de la décroissance. Leur préoccupation première n’est pas l’épuisement des ressources naturelles ou l’effet de serre, mais l’incapacité de nos économies à répliquer les innovations intervenues en amont de la 1ère et surtout de la 2e révolution industrielle, et les utiliser à grande échelle pour améliorer les modèles de production. Ainsi l’économiste Robert Gordon considère que les innovations technologiques actuelles sont intrinsèquement moins révolutionnaires que celles ayant alimenté les gains de productivité au cours de la période 1870-1970 : le téléphone, l’avion, le moteur à explosion et l’électricité.

A l’opposé, les techno-optimistes pensent que le potentiel des nouvelles technologiques est énorme; en ce compris dans le secteur des services interpersonnels, se prêtant a priori difficilement à l’automatisation, comme l’éducation ou la santé. Simplement, ils estiment que les innovations technologiques mettent du temps à se traduire en gains de productivité à grande échelle. Aux USA, les gains les plus forts ont été observés de 1920 à 1970. Mais, pour l’essentiel, les inventions technologiques sous-jacentes sont intervenues durant la 2e moitié du 19e siècle. Il a donc fallu plusieurs décennies pour les décliner en outils spécialisés et apprendre à les utiliser de manière productive dans chacun des recoins de l’économie. Il a aussi fallu attendre que le prix de ces technologies diminue pour qu’elles intéressent les investisseurs et qu’ils financent leur adoption, en remplacement de la technologie-vapeur. En bref, les techno-optimistes considèrent que nous faisons aujourd’hui face au même délai : les innovations révolutionnaires sont bien là, et leur adoption massive, synonyme de relance de la productivité, n’est qu’une question de temps.

Pour clôturer, revenons à la question de l’emploi. Si les techno-sceptiques ont raison, à l’avenir, les gains de productivité resteront faibles. Et il n’y a pas lieu de craindre un bouleversement du monde de l’emploi; en tout cas pas du fait des innovations technologiques brocardées par les médias. Mais le niveau de vie et les salaires risquent de stagner en comparaison avec les décennies passées. Si ce sont les techno-optimistes qui disent vrai, on peut escompter plus de croissance salariale et, pour l’emploi, pas forcément une réduction de son volume global, mais bien des déplacements importants; au terme d’un processus de "destruction créatrice", douloureux pour certains, comparable à celui observé lors des précédentes révolutions industrielles.