Eco-débats

Excédés par les prix alimentaires élevés dans leur pays, beaucoup de consommateurs suisses passent, chaque semaine, la frontière pour faire leurs emplettes - qui en France, qui en Allemagne.

Les Suisses alémaniques, qui représentent la majorité de la population, ne cachent pas leur préférence en matière d’achats alimentaires pour l’Allemagne, qu’ils appellent ironiquement le "grand canton" : au pays des hard-discounters Aldi, Lidl ou Penny, ils profitent de prix défiant toute concurrence.

En bordure de la frontière avec le Bade-Wurtemberg, les samedis, c’est la confusion totale : embouteillages garantis, supermarchés pleins à craquer, parkings débordés… Le "Frankfurter Allgemeine", qui parle "d’invasion des Helvètes", note que même des Suisses aisés achètent chez Aldi, qui en Allemagne a plutôt une connotation de parent pauvre. Ainsi, à Jestetten, bourg allemand de 5 000 habitants, on a vu le propriétaire d’une Jaguar sortir de l’Aldi avec un chariot archiplein ; il a eu du mal à tout caser dans le coffre de la limousine.

Intérêts divergents

Les habitants ne partagent pas la satisfaction des commerçants : trop de bruit, trop de nuisances, des déchets devant Kik, discounter d’habits bon marché, etc.

En rentrant chez eux, les Suisses doivent faire tamponner les factures par la douane allemande et ensuite subir un contrôle douanier suisse. En effet, pour faire barrage à un raz-de-marée de produits allemands, chaque Helvète ne peut ramener qu’un kilo de viande et cinq litres d’alcool. Certains contournent l’obstacle en se faisant accompagner par leurs amis.

La frénésie suisse s’explique aisément : chez eux le bifteck ou l’entrecôte sont deux à trois fois plus chers qu’en Allemagne, les agriculteurs suisses étant hautement subventionnés. Les fruits et légumes coûtent le double. Même pour les produits cosmétiques, il faut dépenser jusqu’à 80 % de plus qu’à l’étranger.

Les choses ont empiré début 2015 quand la Banque de Suisse a laissé filer à la hausse le franc, auparavant rattaché à l’euro au taux de change d’1,20. Depuis, notre devise ne vaut plus qu’1,07 franc. Cela rend encore plus attrayant l’achat à l’étranger. Selon le Crédit suisse, les Suisses auraient acheté pour 10 milliards de francs de produits de consommation dans les pays environnants en 2016. Il est difficile d’évaluer exactement le manque à gagner du commerce de détail suisse : le chiffre de 300 millions de francs avancé pour 2015 semble trop bas.

Les restaurants sont aussi à la fête

En Allemagne, les Suisses doivent avoir l’impression d’être dans un "pays de cocagne". Dans les restaurants badois ou wurtembergeois, pour un plat de raviolis à la sauce tomate, ils paient seulement 8,80 euros. A Zurich ou à Winterthur, ils devraient débourser le double.

Dans les restaurants des régions frontalières, la moitié de la clientèle est suisse. La plupart des clients suisses proviennent de la métropole de Zurich, capitale financière, économique et culturelle du pays.

Les salaires élevés suisses, correspondant à un niveau de vie élevé, causent aussi des problèmes aux communes frontalières allemandes : ainsi, à peine terminée leur formation dans les centres de soins allemands, les jeunes soignants vont travailler en Suisse, où ils gagnent facilement plus de 4 500 euros par mois. Après l’an 2000, quand il y avait un chômage relativement élevé en Allemagne, beaucoup d’Allemands avaient trouvé un emploi, le plus souvent bien rémunéré, à Zurich ou à Bâle.

Actuellement, 300 000 cousins germaniques vivent en Suisse, dont un quart dans l’agglomération de Zurich. Mais avec la poussée de la xénophobie en Suisse, des Allemands ont quitté le pays. Malgré cela, les Suisses restent les bienvenus auprès des commerçants allemands.