Eco-débats

Une opinion de Baudouin Dubuisson, Economiste et Administrateur de sociétés


Les plus grands économistes, d’Adam Smith à Keynes en passant par Ricardo et Milton Friedman, ont avant tout été de brillants observateurs de leur époque. Leurs contemporains donnent plutôt l’impression d’être des théoriciens qui tentent de tordre la réalité pour la conformer aux idées du passé. Les vingt cinq dernières années marquent un tournant décisif dans le fonctionnement de l’économie mondiale. Une page s’est résolument tournée, mais beaucoup ne semblent pas encore s’en être rendu compte.

La corporation des économistes semble très critique à l’égard du nouveau président des Etats-Unis. Il faut dire qu’il entend bousculer les habitudes et la rupture qu’il entend imposer au libre échange n’a pas déçu les amateurs de sensations fortes. A y regarder de plus près, la vision de Donald Trump n’est pourtant pas dénuée de logique. Est-ce à nouveau de l’observation du terrain que naîtra le nouveau paradigme économique ?

Le libre échange ne peut être efficace qu’à condition que les parties aient intérêt à échanger. Avec le développement enregistré au cours des vingt cinq dernières années, tant en Chine que dans certains pays émergents, avec les technologies modernes qui permettent de construire de toutes pièces des avantages comparatifs, la complémentarité a fait place à la concurrence. Celle-ci est l’ennemie du libre échange.

Avec la révolution industrielle, les augmentations de capacités de production liées aux améliorations de productivité avaient rendu nécessaire la recherche de nouveaux débouchés. Les échanges commerciaux avaient explosé d’autant plus facilement que les moyens de transports se développaient. Le libre échange s’est donc imposé très naturellement comme le credo des barons de la nouvelle économie. Encore aujourd’hui la consommation intérieure et l’exportation sont les deux mamelles de la croissance. En étudiant le développement des pays, les économistes en sont arrivés à développer le concept de croissance, un concept qui n’est rien d’autre qu’une mesure des échanges. Au fil du temps, phénomène classique, l’outil de mesure est devenu un objectif ; plus encore : un dogme! Echanger avec des pays moins avancés est dans l’ordre des choses ; mais quand l’écart de développement se réduit l’échange se complique.

L’effondrement du bloc communiste, la montée en puissance des pays émergents et le changement de régime en Chine ont fait en sorte que tous les acteurs de la planète bleue participent dorénavant au système. Le décollage de l’économie chinoise a entraîné une hausse spectaculaire des prix des matières premières qui a elle-même permis aux pays détenteurs de ressources naturelles de dégager des surplus dont ont bénéficié leurs classes moyennes. Le cercle vertueux du libre échange a rééquilibré les rapports de force entre les pays, au détriment de la variable d’ajustement que sont les salaires des pays riches. Le dernier quart de siècle a parachevé l’œuvre du libre échange en diffusant un bien-être minimum à toutes les contrées, Afrique exceptée.

Ce vaste mouvement de rééquilibrage a profondément bouleversé le paysage économique mondial. Beaucoup de partenaires du passé sont devenus concurrents. Le libre échange a apporté beaucoup de bienfaits, il a fait son œuvre mais peut-être a-t-il fait son temps, du moins en partie… Dorénavant la complémentarité résultant des avantages comparatifs chers à David Ricardo a fait place à la compétition.

Une seconde grande transformation s’est opérée insensiblement dans le monde au cours du dernier quart de siècle. Mondialisation oblige, les plus grandes entreprises, implantées aux quatre coins de la planète, ont tiré leur épingle du jeu en allant chercher la demande là où elle se développait et en gérant leurs bénéfices là où la fiscalité est la plus accueillante. Elles ont participé à la diffusion mondiale du bien-être mais elles ont aussi perdu leurs attaches nationales. Les plus grandes sociétés françaises ou américaines ont, ces dernières années, réalisé une grande part de leurs profits et distribué une grande part de leurs dividendes en-dehors de leur pays d’origine. Elles sont devenues de véritables multinationales qui auraient fait la joie de John Galbraith. En jouant la concurrence entre les états, elles ne facilitent guère la tâche des gouvernants et menacent la cohésion sociale. Il n’est pas anodin de constater que des pays décident de nommer des ambassadeurs auprès de ces grandes entreprises…

Face à cette situation inédite, le protectionnisme, nécessaire dans le passé dans les pays en retard de développement pour favoriser leur décollage, est maintenant envisagé dans les pays riches pour protéger leurs acquis. C’est en particulier le cas aux Etats-Unis où Donald Trump a clamé haut et fort qu’il entendait instaurer une taxe substantielle à l’importation. Beaucoup ont cru à une nouvelle manifestation d’impulsivité, mais le Président des Etats-Unis est loin d’être isolé. Sous l’impulsion de Paul Ryan, le président de la chambre des représentants, pourtant souvent qualifié d’ultra-libéral, l’Oncle Sam envisage très sérieusement de réformer l’impôt des sociétés en avantageant les entreprises qui contribuent positivement à la balance commerciale américaine et en pénalisant celles qui l’influencent négativement. De manière plus précise, le projet actuellement en chantier ne permettra plus aux entreprises de déduire de leur bénéfice taxable les coûts résultant d’une importation! Inversement, les bénéfices provenant de l’exportation ne seraient plus imposés. Sous réserve des modalités d’application, le raisonnement résulte d’une parfaite compréhension du fonctionnement de l’économie mondialisée. On ne le répétera jamais assez, abstraction faite de la croissance, le jeu économique mondial est à somme nulle: tout le monde ne peut pas gagner en même temps.

Ce qui n’était qu’un effet oratoire dans le chef de Donald Trump est en train de devenir une réelle politique économique, réfléchie et adaptée à un monde qui a changé. Dans un monde qui touche ses limites, mesurer les échanges en suivant les statistiques de croissance perd de sa pertinence. Quand la complémentarité laisse la place à la concurrence, la balance commerciale est le seul bon indicateur. Nos économistes auraient intérêt, comme leurs illustres prédécesseurs, à regarder le monde tel qu’il est.


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