Eco-débats Comment mieux encadrer l’économie collaborative dans notre pays ? Six économistes belges de premier plan se penchent sur cet enjeu. Une démarche inédite.

Elle est désormais partout et monte chaque jour un peu plus en puissance. L’économie collaborative prend une importance croissante dans nos sociétés, dans notre vie quotidienne et dans nos habitudes d’achats de produits et services.

Il suffit de parcourir les pages économiques de votre quotidien préféré pour le constater : des entreprises comme Uber, Airbnb ou Deliveroo font très régulièrement aujourd’hui la Une de l’actualité. Ces plateformes dopées aux nouvelles technologies et à la croissance très rapide remettent aujourd’hui en question les positions - les rentes parfois - d’acteurs établis de longue date. Mais ils obligent également les régulateurs à créer un nouveau cadre permettant une concurrence saine et loyale et les autorités nationales à adapter leurs politiques fiscales ou leurs législations sociales.

Bref, l’économie collaborative est une véritable lame de fond économique mais aussi sociétale.

Pour sa 4e édition, l’Economic Prospective Club, groupe de réflexion qui regroupe six économistes belges de premier plan et qui a vu le jour à l’initiative de notre consœur Isabelle de Laminne, s’est penché, le temps d’un week-end, sur cet enjeu clé de la transformation de nos économies. "Pour une bonne gouvernance de l’économie collaborative", tel est le document de travail qui regroupe les réflexions de ces économistes et dont on pourra lire ici les bonnes feuilles (et plus largement sur notre site lalibre.be). "C’est une révolution à côté de laquelle on ne pouvait pas passer", explique Isabelle de Laminne. Qui ajoute : "Ce sujet est tellement neuf qu’il manque de données concrètes et fiables pour cerner l’importance du phénomène. En tant qu’académiques, cela a un peu gêné les économistes qui avaient conscience d’évoluer en terres inconnues. Mais ils sont rapidement parvenus à passer ce cap en étant créatifs et à même de jeter un regard objectif."

En s’appuyant sur l’analyse du cas d’Uber, non pour l’ériger en modèle mais pour ancrer la réflexion dans le concret, les six économistes sont donc parvenus - ce qui est déjà une prouesse - à aboutir à un certain consensus en proposant des recommandations pour mieux encadrer demain cette économie collaborative. Dans un souci d’équité, de transparence, de concurrence loyale et dans l’optique de rémunérer correctement les travailleurs qui vivent de ces nouveaux "business model".

Alors quid des recommandations et des pistes de réforme ? Comme on le lira dans ce dossier, elles prennent plusieurs directions. On citera, par exemple, l’idée de créer une cellule "innovation et concurrence" au sein de chaque régulateur sectoriel qui servirait de porte d’entrée pour un dialogue plus approfondi avec ces nouveaux acteurs innovants. Objectif : mieux appréhender la réalité de terrain. Autre suggestion, sur le terrain fiscal cette fois : ne pas créer des niches spécifiques ou des dérogations fiscales pour tel ou tel type de plateforme ou de modèle collaboratif particulier. Car cette discrimination positive serait alors de nature à créer une distorsion de concurrence par rapport à des services comparables fournis par des indépendants. La simplification des procédures, une baisse généralisée des cotisations sociales compensée par une hausse des impôts liés à la consommation, à la pollution et au capital permettraient également de créer un effet de levier favorable au développement de cette nouvelle économie. "Au terme de notre réflexion, il apparaît que le développement de l’économie collaborative ne doit pas être freiné", concluent nos économistes, insistant sur la nécessité d’une "bonne gouvernance" dans l’intérêt de toutes les parties : prestataires, clients, collaborateurs, l’Etat,….

Un très vaste chantier…


LES INTERVENANTS

Etienne de Callataÿ est diplômé en économie de l’Université de Namur et de la London School of Economics. Il est également senior fellow de l’Itinera Institute et chargé de cours invité à l’Université de Namur. Président de la Société royale d’économie politique de Belgique et du Centre d’étude et de recherche universitaire de Namur, il a travaillé à la Banque nationale de Belgique (1987-1992), au Fonds monétaire international (1992-1996). Il a été chef de cabinet adjoint du Premier Ministre (1996-1999) et chef de cabinet du ministre des Finances (1999). Ancien membre du Comité de Direction et chief economist de la Banque Degroof, il est aujourd’hui Président d’Orcadia Asset Management.

Philippe Defeyt a fait des études d’économiste aux Facultés de Namur. Après avoir vécu et travaillé un an en Inde, il a consacré sa carrière à des activités académiques, de conseil et politiques. Il a été président du CPAS de Namur et Président du Conseil supérieur du logement (Wallonie). Il est membre du conseil d’administration de l’UCL. Il est l’auteur de nombreuses publications (thèmes : prix, revenus, logement, pauvreté, protection sociale, énergie, emploi…). Ses thèmes de prédilection sont la lutte contre la pauvreté, le vieillissement socio-démographique et l’allocation universelle. Il est cofondateur de l’Institut pour un développement durable.

Alexandre de Streel a un doctorat en droit de l’Institut universitaire européen de Florence. Il est professeur de droit européen à l’Université de Namur et directeur du Centre de recherches information, droit et société (Crids) et mène des recherches sur le droit de l’Internet. Il est également co-directeur académique du Centre on Regulation in Europe (CERRE), professeur invité à l’UCL et assesseur à l’autorité belge de la concurrence.

Olivier Lefebvre est docteur en économie de l’UCL et MBA (Cornell University). Ancien chef de cabinet du Ministre des Finances (1990-1996), il est un des co-fondateurs d’Euronext et ancien président de la Bourse de Bruxelles, Euronext Bruxelles. Il a donné cours à l’UCL et à l’Université de Namur. Aujourd’hui, il exerce ses compétences de "Change management" dans divers secteurs : banques, spinoffs et sociétés innovantes en intervenant principalement comme administrateur.

Luc Leruth est mathématicien (ULg) et économiste (UCL, ULB). Il a enseigné dans plusieurs universités et a travaillé pour plusieurs organisations internationales (Banque asiatique de développement, Fonds monétaire international. Il a également été professeur à l’ULg. Ce mathématicien-économiste est aussi romancier. Il a publié deux romans chez Gallimard, "La quatrième note" et "La machine magique".

Pierre Pestieau a obtenu son doctorat en économie à l’Université de Yale. Après avoir enseigné à l’Université de Cornell, il est devenu, de 1975 à 2008, professeur d’économie, à l’Université de Liège. Il est, depuis 2008, professeur émérite. Il est aussi membre du CORE et membre associé du PSE. Actuellement, il est éditeur associé de la Revue française d’Economie, des CESIfo Economic Studies et du Journal of Public Economic Theory. Ses principaux sujets d’intérêt sont l’économie publique, l’économie de la population et la sécurité sociale.


Manifeste pour une économie collaborative