Eco-débats

Comment associer l’inéluctable innovation disruptive et une croissance inclusive pour le plus grand nombre ? Une opinion de Bruno Wattenbergh, EY Ambassador for Innovation, professeur de stratégie et d'entrepreunariat (SBS)

L’innovation est aujourd’hui plus disruptive que jamais. En cassant nos paradigmes actuels, cette disruption risque de priver des millions de citoyens du bénéfice d’une croissance 2.0. Est-ce une fatalité ? Existe-t-il des alternatives ? Comment transformer cette disruption en croissance inclusive ?

CEO, consultant, citoyen ou acteur politique, nous devrons tous à un moment nous poser ces questions… et y répondre rapidement.

Le bilan des nouvelles technologies et des nouveaux modèles d’affaire est globalement positif. Pourtant, les conversations autour de l’innovation se concentrent sur ses retombées négatives. C’est paradoxal, car l’innovation est probablement l’un des outils les plus puissants dont nous disposons pour résoudre les enjeux environnementaux, pour faire face au vieillissement de la population ou encore pour promouvoir un capitalisme inclusif, un capitalisme où les entreprises travaillent pour créer de la valeur à long terme pour les parties prenantes de la société (stakeholders).

© D.R.

Les grandes entreprises globales disposent d’au moins trois leviers pour contribuer à fabriquer des économies plus inclusives :

1. Embrasser de manière responsable la "Gig Economy". 

La ""Gig Economy", c’est l’économie de la pige, l’économie des petits boulots ponctuels et précaires qu’on oppose traditionnellement à l’emploi fixe et à durée indéterminée qui incarnerait la sécurité. Dans un monde qui s’automatise, cette sécurité est une gageure. Qui peut encore espérer prester sa carrière entière chez un même employeur ? De leur côté, les entreprises font mentir ce cliché de précarité comptant de plus en plus sur des talents externes bien rémunérés pour faire évoluer leur modèle d’affaire. En 10 ans, on considère que le nombre de freelances a ainsi augmenté de 120 % (1). Paradoxalement, ce que nous percevions uniquement comme de la précarité se révèle plus complexe : de nombreux travailleurs sont demandeurs de flexibilité et de liberté dans leur manière de travailler. Pour ces freelances, applications, plates-formes, smartphones sont aujourd’hui autant d’entremetteurs qui leur permettent d’identifier et de contractualiser plus facilement et rapidement des relations professionnelles ponctuelles. Une étude menée en août 2017 auprès de neuf entreprises du Fortune 500 (2) a révélé que le nombre de projets provenant de plateformes de pige en ligne a augmenté de 26 %. C’est bon pour ces "pigistes", c’est bon pour l’entreprise et cette pratique ne fait que débuter. S’il y a actuellement plus de 57 millions de pigistes (3) aux Etats-Unis, ce marché croissant du travail ponctuel crée également de nouvelles opportunités d’accéder et de participer à l’économie mondiale pour les travailleurs d’Asie ou d’Afrique subsaharienne. Les deux pays qui recourent aujourd’hui le plus à ce mode de travail sont d’ailleurs l’Inde et le Bangladesh. En quoi cette pratique peut-elle contribuer à plus d’inclusion ? Eh bien, en s’assurant que les grandes entreprises mondiales bénéficiaires de ces services prennent en charge l’éducation, la formation, le développement, la certification de ces travailleurs freelances. Qu’elles organisent aussi la publication en ligne des affectations à court terme pour faciliter le jumelage de travailleurs indépendants avec des projets pertinents (4). Qu’elles développent de réelles politiques de partenariat avec ce nouveau type de travailleurs dont le nombre et l’importance iront croissants.

2. Révolutionner la formation et le développement personnel. 

Selon une étude récente, l’automatisation pourrait entraîner le remplacement/déplacement de 400 à 800 millions de travailleurs dans le monde d’ici à l’horizon 2030 (5). En pratique, ce ne sont pas nécessairement des emplois qui disparaissent, ce sont des tâches qui s’automatisent. Créant indirectement des opportunités pour les travailleurs ayant les compétences et l’esprit pour résoudre des problèmes plus complexes ou pour se charger des indispensables interactions humaines. Les travailleurs ne profiteront pas de ces opportunités si l’entreprise n’investit pas dans une politique RH 2.0. Sensibilisation, information, formation, accompagnement des travailleurs seront les déterminants permettant aux travailleurs de s’adapter, de monter en gamme pour s’inventer une nouvelle place dans l’entreprise. Des concepts comme l’E-Learning, le Peer Learning, l’intelligence artificielle, le big data doivent contribuer à rendre possible cette (r) évolution (6) de la pratique des ressources humaines. Ne nous leurrons pas, les entreprises n’ont pas le choix de s’engager collectivement et résolument dans cette voie des RH 2.0. Ne pas le faire serait limiter la capacité des entreprises et des travailleurs à prospérer, mais aussi créer les conditions favorisant les crises sociales et la montée des populismes de droite et de gauche. Ces entreprises n’ont pas l’excuse de laisser cette responsabilité aux pouvoirs publics, car ceux-ci sont traditionnellement plus lents au changement, peu outillés et mal financés pour faire face aux innovations radicales.

3. Utiliser le "Big Data" pour faire la promotion du capitalisme inclusif. 

Les volumineuses données disponibles et l’analyse de plus en plus pointue que nous sommes capables d’en faire nous fournissent des quantités d’informations sans précédent sur la performance et l’impact des entreprises dans le monde. Pourquoi ne pas utiliser ces données pour rendre la croissance économique plus inclusive ? Par exemple pour mesurer la rentabilité des investissements dans le capital humain en termes de croissance et de compétitivité d’une entreprise. Ou encore pour mesurer la valeur quotidienne que les entreprises créent pour les parties prenantes, y compris donc pour leurs travailleurs et les communautés qui gravitent autour de l’entreprise. Quantifier précisément la valeur de ces types d’investissements humains poussera naturellement les entreprises à mieux comprendre leur valeur et à les amplifier. Malheureusement, il n’y a pas encore aujourd’hui de standard pour mesurer la création de valeur sociétale à long terme. EY avec 33 acteurs de l’économie, entreprises, investisseurs et gestionnaires d’actifs a créé le projet Embankment (7) pour créer et diffuser un tel standard. Gouvernance, investissements dans les talents, pratiques environnementales et sociales le composeront. En conclusion, les nouvelles technologies vont toucher pratiquement toutes les entreprises, toutes les industries et tous les secteurs de l’économie mondiale. C’est notre responsabilité de travailler ensemble pour démontrer que cette innovation n’est pas seulement perturbatrice, mais peut aussi être inclusive pour le plus grand nombre.

1 ) Les Echos - 20/03/2017 - Etude Hopwork et Ouishare

2) https ://www.oii.ox.ac.uk/publications/platform-sourcing.pdf

3) https ://www.upwork.com/press/2017/10/17/freelancing-in-america-2017/

4) Comme GigNow lancé récemment par EY actif dans sept pays - l’Australie, le Canada, l’Irlande, l’Inde, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les États-Unis - et devrait être lancé prochainement en Inde. https ://www.gignow.com

5) https ://www.weforum.org/agenda/2017/12/robots-coming-for-800-million-jobs

6) https ://betterworkingworld.ey.com/digital/training-virtual-world

7) http://www.ey.com/gl/en/newsroom/news-releases/news-ey-global-business-leaders-and-investors-unite-to-develop-framework-that-measures-long-term-value-creation-for-all-stakeholders