Eco-débats
Une opinion de Bruno Colmant (Banque Degroof Petercam), membre de l'Académie Royale de Belgique.

Lorsque les taux d’intérêt se rétabliront, l’endettement sera une telle ponction sur la croissance que nous affronterons sa saturation.

Si on s’essaie à tirer la synthèse des problèmes structurels auxquels nos économies européennes font face, on est immanquablement confronté à un manque de croissance qui entraîne un creusement des inégalités sociales. Mais, derrière ce constat, il y a deux phénomènes qui entrent en résonnance : le vieillissement de la population et la dette publique. Ces réalités sont entrelacées : le vieillissement de la population va aggraver la dette publique par le coût, non financé, des pensions. Il étouffe aussi la croissance, pourtant nécessaire à la stabilisation des dettes publiques. Cela suscite une baisse de la démographie car les jeunes sont inquiets du manque de croissance. Ils font donc moins d’enfants. Les deux points extrêmes de la courbe démographique, à savoir les tranches âgées et jeunes de la population, auto-entretiennent ainsi leurs effets récessionnaires. Une démographie contraire alimente sa propre dynamique funeste.

La dette publique est un problème structurel, même si son élévation temporaire pour relancer l’économie est souhaitable. Sa soutenabilité est actuellement autorisée par des taux d’intérêt artificiellement faibles, qui reflètent eux-mêmes le contexte déflationniste et l’abondance de la monnaie créée par les banques centrales.

Au reste, l’assouplissement monétaire mis en œuvre par la BCE n’a aucune fonction inflationniste, contrairement à ses prétendus objectifs. Il s’agit plutôt d’aider les Etats à refinancer leurs dettes. Mais, à terme, lorsque les taux d’intérêt se rétabliront (et le programme de Donald Trump enclenche le mouvement), cette dette sera une telle ponction sur la croissance que, sans inflation, nous serons confrontés à sa saturation. De surcroît, il faut être lucide : même si le poids de l’Etat dans l’économie est trop élevé, il n’est pas prêt de diminuer drastiquement car la crise et le vieillissement de la population exercent une demande accrue d’interventions publiques.

Quel est l’aboutissement de ce mouvement de fuite dans lequel l’Etat s’engouffre au travers de l’endettement public ? L’économiste allemand Adolphe Wagner (1835-1917) qui énonça sa loi éponyme, à savoir que plus la société se civilise, plus l’Etat est dispendieux, ce qui se traduit par le fait que la part des dépenses publiques dans le PIB augmente avec le revenu par habitant. Wagner décela donc une corrélation entre le niveau de développement, l’étatisation de l’économie… et l’importance de la dette. Il expliqua cela par le fait que le développement accroît la demande de biens publics à un rythme qui lui est supérieur.

Sommes-nous, dès lors, entraînés vers une étatisation insidieuse de toute l’économie et vers une répression financière qui est elle-même caractérisée par une canalisation autoritaire de l’épargne privée vers le financement des dettes publiques ? Ce serait un scénario épouvantable mais la dette publique, passée et future, risque de faire imploser (et non exploser) nos sociétés, au travers d’Etats qui deviendront, jour après jour, de plus en plus puissants. Sous un autre angle, on pourrait voir cette implosion comme une soustraction : nous devrons défalquer les dettes publiques et collectives de nos patrimoines privés au travers d’impôts futurs qui devront être équilibrés pour ne pas étouffer l’entreprenariat.

Il y a quelques années, j’avais imaginé que la crise se terminerait par une temporaire "étatisation inflationniste". J’étais certain que les dettes publiques finiraient par être réescomptées auprès des banques centrales et que cela susciterait une salutaire inflation. Mon intuition était correcte pour le réescompte des dettes, mais pas pour l’inflation qui aurait dû en résulter. Cette inflation est, en effet, contrariée par le manque de demande, probablement lié au manque de croissance et au vieillissement de la population. Aujourd’hui, j’espère que ce n’est pas plus grave, à savoir une "étatisation déflationniste", c’est-à-dire un engorgement de dettes publiques qui freine toute croissance économique en imposant un Etat de plus en plus puissant et confiscatoire.

Dans les années septante, nous avons connu un embrasement de l’endettement public couplé à une stagnation de la croissance. Ce contexte avait été qualifié de stagflation, c’est-à-dire un mélange de récession domestique et d’inflation rampante.

Si je devais singulariser 2016 par rapport aux années septante, je dirais que nous entrons peut-être en stag-déflation, c’est-à-dire un mélange de stagnation et de déflation, qui est l’enfant adultérin d’un assouplissement monétaire tardif et d’une politique budgétaire insuffisamment expansionniste. Cette stag-déflation pourrait d’ailleurs être un produit dérivé de la politique américaine qui conduit à une hausse des taux d’intérêt risquant d’étouffer une reprise économique et de contrarier l’action de la BCE. Car le danger est là : la dette publique n’est soutenable que parce que le monde occidental est en déflation. Une reprise américaine, salutaire pour la croissance, serait difficile à composer avec le coût accru des dettes publiques qui en résulterait.

Comment s’extraire de ce piège ? Il faut impérativement que l’absence d’ardeur économique soit compensée par une politique budgétaire expansionniste, c’est-à-dire par une politique de déficit budgétaire destinée à lancer de grands travaux publics. Mais alors, n’est-ce pas contradictoire de s’effrayer d’une dette publique astronomique et d’en préconiser l’aggravation ? Non, parce qu’une dette publique qui finance des investissements publics destinés à stimuler la croissance alors que les taux d’intérêt sont très bas crée de la richesse. C’est d’ailleurs la faiblesse de notre gestion publique : les dépenses d’investissements représentent à peine 5 % du budget de l’Etat. C’est insignifiant. Les Etats-Unis font le pari de la relance budgétaire et de l’investissement public : malgré ses inconvénients (notamment en matière de taux d’intérêt), nous ferions bien de nous en inspirer plutôt que de nous enferrer dans des politiques ascétiques et protestantes calquées sur le modèle hollando- allemand.

Plus généralement, la crise actuelle révèle une fin de modèle. La fin d’un modèle de complaisance, de manque de vision, de déficit de perspectives. Tout se passe comme si nous n’avions, en fait, rien retenu de l’Histoire. Avons-nous pris la mesure de l’importance de la jeunesse à laquelle on demande tout et son contraire, à savoir de solder l’endettement des aînés tout en lui présentant une économie de chômage ? Pourquoi certains ont-ils nié l’évidence du problème des pensions ? Comment des postures idéologiques ont-elles pu se substituer à l’action décisive ?

Il ne faut pas s’y tromper : cette crise est celle du futur, dont nous avons emprunté le bien-être à nos générations à venir, c’est-à-dire à nous-mêmes. Le sentiment d’entrave provient de la conscience que la prévisibilité du futur, que nous croyions linéaire, s’enfuit et nous échappe. La crise relève de la trame des inflexions tragiques.

La vraie question centrale sera désormais de savoir quelle majorité ou génération va imposer sa loi à quelle minorité ? Le débat idéologique des prochaines années portera sur le dialogue entre l’Etat et le marché, entre la collectivité et l’individu, et entre la dette publique et la propriété privée. Le chemin sera sinueux entre le libéralisme de l’économie de marché et le socialisme redistributif. D’aucuns exigeront une incongrue étatisation croissante, voire généralisée, de l’économie, pour maintenir l’ordre social. D’autres argumenteront, à juste titre, que cette voie conduirait à désertifier toute initiative spontanée.

Les insoutenables dettes publiques engageront la question du défaut ou de l’opposition sociale. Faut-il craindre Karl Marx pour espérer Adam Smith ? Ou déboulonner Milton Friedman pour restaurer Maynard Keynes ? Je ne le sais. Mais une chose est certaine : un monde nouveau se dresse. Il porte en lui une gigantesque transformation sociale. Cette dernière est imprécise, mais probablement radicale. D’aucuns trouveront que je suis pessimiste.

Pourtant, si le constat est amer, je ne le suis aucunement. Au contraire. L’économie est un déséquilibre permanent, reflétant la nature intrinsèque du progrès humain. Elle retrouvera toujours des bases et le progrès à venir sera un gisement insoupçonné de croissance. Et puis, comme l’essayiste Jean-François Revel se plaisait à le rappeler, la vie n’a pour cadre qu’un petit nombre d’années alors que l’histoire a pour cadre des millénaires. C’est dans le long terme que nos politiques doivent désormais être ancrées.