Eco-débats

Par Baudouin Dubuisson, économiste et administrateur de sociétés.

“La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles mais d’échapper aux idées anciennes” disait Keynes. Afin d’éviter toute position dogmatique en regardant l’avenir dans le rétroviseur, il est intéressant de replacer le libre échange dans son contexte historique. Nous sommes en Angleterre au début des années 1800, la révolution industrielle bat son plein.

L’économie est encore fortement dominée par une agriculture sous l’emprise des grands propriétaires terriens, mais l’influence de l’industrie se renforce. Après l’épisode du blocus continental napoléonien, l’autonomie alimentaire est une priorité qui justifie plus encore les “corn laws” et le protectionnisme. Malgré les problèmes récurrents de pauvreté, les Landlords ont la haute main sur les prix de vente et profitent du suffrage censitaire pour contrôler le pouvoir politique.

La révolution industrielle et l’émergence de fortunes industrielles vont bousculer l’ordre établi en contestant à la fois le monopole du pouvoir politique des rentiers et le protectionnisme. Avec une productivité qui progresse plus vite que la population (la spinning jenny produisait 120 fois plus que le rouet…), l’industrie naissante est sans cesse à la recherche de nouveaux débouchés. Depuis 1776 et la révolution du thé, les Etats-Unis d’Amérique n’absorbent plus les surplus de la métropole; une première soupape de sécurité a sauté et chacun pressent que l’Inde ne tardera pas à suivre le même chemin.

Les barons de l’industrie n’ont plus guère le choix : il faut trouver de nouveaux marchés pour vendre une production sans cesse croissante et cela passe par une évolution du système politique. La pression sur la monarchie se fera grandissante et, celle-ci, avec en mémoire le souvenir encore frais de la révolution française, laissera faire. David Ricardo lui-même s’en fera d’autant plus le chantre qu’il siégera à la Chambre des communes.

Au fil du temps, le libre-échange va s’imposer à l’ensemble de la planète en s’appuyant sur les avantages comparatifs naturels et en optimisant l’utilisation des facteurs de production. Il régnera pendant un siècle et demi et permettra d’atteindre un bien être jamais connu jusque là. Ce bien-être restera cependant longtemps inégalement réparti, plus ou moins jusque dans les années 1990. Avec la chute du bloc communiste et le changement de régime en Chine, tout va basculer. En moins de quarante ans, le PIB de la Chine va passer de 2% à 18% du PIB mondial, celui de l’Inde de 3% à plus de 7%. La part des pays occidentaux et du Japon passera de plus de 60% à moins de 40% du PIB mondial.

Cette redistribution des cartes s’est accompagnée d’un jeu à qui perd gagne dans lequel le gagnant n’est pas toujours celui qu’on croit. Le tout est de voir si l’on se place du point de vue des Etats et de leur population ou de celui des grandes entreprises et de leurs actionnaires. L’exemple de Walmart aux Etats-Unis est à cet égard plus qu’éloquent: la chaîne de distribution américaine représente à elle seule quelque 50 milliards de dollars d’importations, soit 15% du déficit commercial US avec la Chine; selon certaines estimations, elle a provoqué le déplacement vers l’Empire du milieu de quelque 400.000 emplois! La Chine échange des emplois et des devises contre de la marge bénéficiaire pour Walmart et des dividendes pour ses actionnaires.

De son côté, le géant américain assèche progressivement son marché en supprimant des emplois américains et, à moyen terme, du pouvoir d’achat. Exactement le contraire de ce que faisait Henry Ford aux plus belles heures de la croissance de l’économie des Etats-Unis, lui qui augmentait les salaires des ouvriers pour leur permettre de s’acheter les voitures qu’ils produisaient… Aujourd’hui, sous la pression du monde de la finance qui exige des résultats immédiats, beaucoup de grandes multinationales améliorent leurs résultats trimestriels en sacrifiant l’intérêt à long terme de la collectivité.

Ce qui se passe dans les biens de consommation courante se reproduit de manière encore plus préoccupante dans les secteurs à haute valeur ajoutée. Quelques années après la reprise de Volvo, par un de ses conglomérats, la production du nouveau modèle a commencé… en Chine. Quand une entreprise comme Airbus ou Alsthom emporte un marché chinois en s’engageant à produire sur place, elle transfère de la technologie.

Ce faisant, elle nourrit un concurrent qui lui fera plus que de l’ombre à moyenne échéance! Faut-il s’étonner si nos “amis” chinois sont dorénavant les meilleurs défenseurs du libre-échange, un libre-échange qu’ils appliquent à leur manière, avant tout quand il leur est favorable. Leur dumping a tué les producteurs européens de panneaux solaires, leurs surplus sidérurgiques sont en train de faire de même dans l’acier. Ce n‘est hélas qu’un avant goût de ce qui nous attend : le jour où nous dépendrons de la Chine pour la production d’acier, d’antibiotiques ou de nos moyens de télécommunications, il sera peut-être trop tard….

L’avenir n’est plus au libre-échange intégral. Donald Trump nous montre la voie. L’économie mondiale s’organise dorénavant autour de deux ou trois pôles: la Chine, les Etats-Unis et, peut-être l’Europe. Ces pôles garderont une autonomie dans des secteurs industriels comme celui de la défense, en ce compris l’acier et les télécommunications, de l’alimentation, de l’énergie ou de la santé.

Après la vente de sa pépite Kuka, spécialiste des robots industriels, au cours de l’été 2016, l’Allemagne a compris le danger et vient d’interdire la vente d’Aixtron, leader dans les machines outils. Napoléon Bonaparte ne croyait pas si bien dire le jour où il affirmé que “lorsque la Chine s’éveillera, le monde tremblera”.


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