Entreprise

Les affaires, l'industrie et le commerce régis par des lois scientifiques. Telle est, dès 1903, la philosophie défendue par Ernest Solvay. Néo-positiviste, il considère que le progrès de l'humanité passe par le développement des sciences. A l'époque déjà, il pose les bases de ce qu'on appelle aujourd'hui la formation permanente. Son passé d'industriel, ses convictions et le contexte. Tout concourt, en ce début de siècle, pour favoriser l'émergence d'une école de commerce très différente de ce qui se fait déjà, prônant une véritable science de l'organisation basée sur le principe chimique de non-gaspillage. Elle ouvre ses portes en juin 1903.

Cette année-là, Léopold II publie une note dans laquelle il ne cache pas son intérêt pour «les sciences des affaires». La Belgique de l'époque acquiert des colonies. En interne, on assiste à l'émergence des problèmes sociaux. Il faut des gens formés pour constituer la classe dirigeante, capables de comprendre les problèmes économiques et de société. Solvay saisit donc la balle au bond pour créer un programme inédit qui met l'accent sur les techniques et les sciences fortes. Il le dit clairement, il souhaite former une élite. Le commerce n'est plus seulement une question de gestion. Mais de physique et de chimie aussi. Où l'on voit les futurs ingénieurs se mêler d'expérimentation et manier les éprouvettes, en laboratoires... L'école de commerce se trouve alors dans le Parc Léopold, qui l'hébergera jusqu'en 1955.

Le nouveau programme est lié à l'Université Libre de Bruxelles, avec laquelle son fondateur entretient déjà des liens très étroits. Idéologiques, entre autres. Laïc, Ernest Solvay s'inscrit dans la mouvance libérale progressiste et socialiste d'alors. Une trentaine d'années plus tôt déjà, il a rencontré Paul Héger (son ami et médecin), l'initiateur des laboratoires pratiques de l'ULB. Et comme l'université manque de fonds, Solvay s'est déjà fortement investi dans la construction des laboratoires de sciences, physiologie et sociologie, avant de monter son propre projet aujourd'hui centenaire.

Le succès est immédiat. On compte une soixantaine de nouveaux étudiants chaque année, dès les premières rentrées. Autant d'inscriptions pour un programme naissant, alors que l'université compte moins de 1500 inscrits en tout: pas mal...

Les premières promotions accouchent de personnalités exceptionnelles. Le baron Henri Lambert, créateur de la Banque Bruxelles-Lambert, en 1907. Fernand Van Langenhove qui sera secrétaire général du ministre des Affaires étrangères pendant la guerre de '40 et finira par représenter la Belgique aux Nations unies et présider le Conseil de Sécurité de l'Onu en 57-58, en 1910. Maurice Frère, futur négociateur pour la Belgique dans le cadre des réparations allemandes après la guerre et gouverneur de la Banque nationale, en 1912. Etc, etc. La liste est longue. Et variée. Grands patrons de secteurs très divers, ministres,... Les diplômés occupent des places importantes réellement liées à leur mérite. Pas à leur origine.

A l'époque, on faisait le droit, la médecine. Le monde des affaires et le commerce acquièrent maintenant, eux aussi, leurs lettres de noblesse. La moyenne bourgeoisie y a désormais accès, grâce au passeport que constituent ces nouvelles études.

Dès la seconde année de l'école, le programme initial de trois ans ne suffit plus. Une quatrième année est donc rajoutée, histoire d'accentuer encore les compétences mathématiques et scientifiques des étudiants. Une mise à niveau forte est rajoutée en début de cycle. La culture générale fait, elle aussi, l'objet d'une attention toute particulière. Les premiers programmes mentionnent d'ailleurs des cours apparemment intrus, tels que la sténodactylographie et la physiologie humaine... Très vite, la réputation de l'enseignement dépasse les frontières du pays.

Pendant la guerre 14-18, les cours sont suspendus et l'armée allemande de réserve s'installe dans les locaux de l'école sous l'occupation.

Rapidement, une Union des ingénieurs commerciaux (UIC) avait vu le jour, expression d'un esprit de corps très prononcé, d'un désir de reconnaissance et d'une volonté de participation. L'UIC est la troisième section d'anciens mise sur pied en marge de l'ULB, alors que l'école de commerce date seulement de 1903. Elle jouera un rôle essentiel pendant la Deuxième Guerre, mettant sur pied des cours clandestins dans les arrière-salles de café, chez les uns ou les autres, pour rassembler les élèves dispersés par la fermeture de l'université. C'est également l'UIC qui procurera des emplois à nombre de jeunes menacés alors de STO (service de travail obligatoire). Des postes réels ou fictifs. Il faut souligner, en outre, à Solvay comme sur tout le campus et dans les autres universités, le rôle très actif des étudiants, assistants et professeurs, dans la résistance. Au début de l'occupation un journal est par exemple publié contenant des propos très lucides pour d'aussi jeunes gens sur ce qu'est l'Allemagne du moment...

Depuis la création de l'école aussi, des traces existent des multiples activités organisées par le Cercle des étudiants de Solvay. Les plus connues? Son «Bal» (dit «orange», de la couleur de la faculté, depuis 1966), l'un des plus fréquentés du genre avec deux milliers de danseurs environ, chaque mois de décembre. Et sa «Revue» parodique, également l'une des plus réputées, tous les deux ans. Le cercle a de l'argent et le sens de l'organisation pour en trouver, et est reconnu comme tel.

Les cinquante premières années de l'école de commerce ne sont le cadre d'aucune révolution spectaculaire. Le programme des cours fait l'objet d'une réflexion permanente, mais reste globalement stable. Quelques nouveautés s'enchaîneront, par la suite.

La création, dans les années cinquante, d'un cours de «distribution des marchandises».

L'ouverture, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'école, de la première expérience de troisième cycle de l'université, avec un cours de formation permanente organisé par la décidément très active UIC, pour tous les diplômés (ceux de l'école Solvay et les autres). Le premier troisième cycle proprement dit verra le jour en 1973, suivi à partir de quatre-vingts d'une pléiade d'autres.

Et dans la foulée l'ouverture, en 1956, de l'Institut d'organisation et de gestion des entreprises (IOGE), poussé dans le dos par ce qui deviendra plus tard la Fondation Industrie-Université. Les formations pour cadres supérieurs s'élargissent progressivement au secteur public. Et les séminaires se transforment en programmes continus. Aujourd'hui, l'IOGE propose près d'une vingtaine de programmes.

En 1964, la loi lie cinq ans d'études au titre d'ingénieur. Une cinquième année vient donc s'ajouter aux quatre déjà existantes. L'occasion d'accentuer les sciences de gestion (marketing, finance, fiscalité). Ces compétences viennent d'ailleurs d'être bouleversées au cours de la décennie précédente. Avant, on parlait calculs. Depuis, on privilégie les études empiriques et l'observation. La vision des sciences de gestion a fondamentalement changé.

C'est à la fin des années soixante aussi qu'apparaissent les séminaires d'économie d'entreprise, une alternative aux stages jugés «incontrôlables». En petits groupes, les étudiants travaillent sur des problématiques concrètes soumises par les entreprises.

La grande vogue des études en gestion, dans les années quatre-vingts, fera véritablement exploser le nombre d'inscriptions. Au milieu des années nonante, on atteint un pic - même plus égalé aujourd'hui - de 180 nouveaux (près du double par rapport à dix ans plus tôt).

Autre grande nouveauté: un programme international est instauré, permettant aux étudiants belges d'aller prendre la place d'autant d'étrangers pendant un semestre, et inversement. D'abord facultatif, ce troc devient obligatoire à la fin des années nonante. Et pour permettre à ceux que le coût d'un tel séjour empêchait d'y participer, des échanges sont organisés, en Belgique même, avec la VUB et le Vesalus College. Manifestement, l'internationalisation marque un tournant important pour l'établissement. La mentalité des étudiants change radicalement. Ils reviennent, plus exigeants, avec tout ce qu'ils ont découvert sur d'autres campus, obligeant les enseignants à s'adapter et poussant les programmes des cours vers le haut. Actuellement, 55 institutions sont partenaires de ce genre de programmes, de par le monde!

Mais cette ouverture n'a pas que des avantages. Elle met également en lumière la principale faille du système belge: un manque crucial de moyens. Il convient d'y remédier d'urgence, dans la perspective des enjeux dégagés à Bologne (l'universalisation des études universitaires qui vise, à terme, des passerelles entre les pays). Or, le marché des Business Schools est difficile. La concurrence y est acharnée. Tant pour satisfaire les étudiants que pour attirer et garder les professeurs.

Il y a cinq ans environ, l'école a entamé une réflexion stratégique sur la question. Au centre du débat: la recherche de fonds. Ce qui aboutit à la création des premières chaires. La chaire Solvay en innovation technologique financée par le baron Jansen. La chaire Goldschmidt en Corporate Governance. La fondation Bernheim en entrepreneurship. Ou, l'année passée encore, la chaire Suez. Depuis 2000, c'est la Fondation de l'école de commerce qui rassemble l'ensemble des donations permettant des enseignements supplémentaires.

Pour survivre au niveau international, une première campagne de Fund Rasing doit être lancée ce mois-ci, à l'occasion du centenaire. Objectif: professionnaliser la collecte de fonds et la rendre plus volontariste, ne plus se contenter du bon vouloir des mécènes. Tel est le principal défi pour l'avenir.

Lire «Solvay Business School 1903-2003» de Muriel Constas, Didier Devriese et Kim Oosterlinck, éd. Archives ULB, 225 pp, 30 € (100 € pour la version «luxe»). Infos: 02/650.48.66.

© La Libre Belgique 2003