Entreprise Une opinion de Bruno Colmant (Docteur en Economie appliquée (Solvay-ULB), membre de l’Académie royale de Belgique) publiée le 25 avril 2015.

Esquisser le phénomène Albert Frère est un exercice qui s’avère périlleux. Qui fut-il ? Notamment épicurien, précurseur, chef de clan, capitaine,… Il défia les lois de la finance.

On a coutume de dire que si on choisit une carrière académique, c’est parce qu’on enseigne ce qu’on n’arrive pas à réaliser soi-même. Consacrer un texte à Albert Frère est donc l’exercice le plus humiliant qu’un professeur d’université en finance puisse commettre, d’autant que ma génération fut irradiée par cet homme parti de rien alors que tant d’autres n’arrivaient nulle part.

De mes années à Solvay, je ne me souviens que de trois personnalités issues de la vie des affaires : Albert Frère (et son génial bras droit, Gilles Samyn), Baudouin Michiels et Philippe Bodson. Les autres, prétendus défenseurs de la belgitude financière, seraient rapidement engloutis par leur vanité.

Esquisser le phénomène Albert Frère est donc un exercice périlleux. On peut frôler l’homme, plonger à la verticale de ses réussites capitalistiques, décoder les étapes de sa fortune, être fasciné par le fait qu’un Carolo ait réussi à articuler un gigantesque meccano qui le propulsa au sein des hommes les plus puissants du CAC 40 dont les prétendus maîtres cherchent toujours sa connivence. Incidemment, on reste interloqué devant ce Belge qui comprit, dès 1992, que Sarkozy deviendrait président de la République et qu’il déjeunerait, dès le mois suivant son élection, en juillet 2007, au fort de Brégançon. On peut l’envier, l’admirer, le jalouser, le copier, se rappeler que le fils du marchand de clous fit un immense croc-en-jambe au Royaume au moment où il comprit que l’Etat s’effritait sous des forces linguistiques centrifuges alors qu’une crise économique balayait le monde occidental.

Au contraire, on peut aussi le rejeter dans des époques oubliées, ces fameuses années quatre-vingt et nonante qui furent les décennies de la transition au cours de laquelle les ingénieurs cédèrent le pas aux financiers. On se souvient des noms d’entreprises qui s’engloutirent dans des opérations de marché : Générale de Belgique, Petrofina, BBL, etc.

On peut aussi subodorer qu’il contribua à consolider une partie de la Belgique, y compris Fortis à BNP, opération à laquelle seuls les hommes dotés de peu d’intuition pourraient le croire étranger. On peut même, finalement, marteler que la fortune survit aux hommes et que toute œuvre humaine est vaine et poussière.

Mais on doit surtout s’interroger sur la trame de l’homme. Qui fut Albert Frère ? Un financier animé par l’angoisse de manquer et la joie d’accumuler au-delà de toute proportion ? Je ne le crois aucunement.

Un épicurien qui combina un sens des affaires hors du commun avec une jubilation de voir vaciller un establishment ronronnant et sentencieux ? Probablement car entre 1988 et 2008, Albert Frère pulvérisa tous les capitalistes prétentieux qui le disaient mal-né.

Un précurseur qui comprit, avant tout décideur politique, la globalisation qui enveloppait l’Europe et l’impérieuse nécessité de consolider des entreprises devenues trop grandes pour un Royaume qui se recroquevillait ? Certainement.

Un chef de clan d’une bande de génies qui, grâce à une subtilité hors du commun, fit glisser des entreprises mal gérées ? Assurément. Un capitaine dont la vision dépassa les géométries d’entreprises ? Evidemment. Tant d’hommes ne sont que des officiers. Albert Frère fut un gouverneur.

Mais, au-delà de ces interrogations inabouties, il y a autre chose : avec son ton bonhomme et son accent rocailleux, Albert Frère défia les lois de la finance. C’est l’anti-Newton de la physique. En effet, l’effroi saisit l’académicien lorsqu’il juxtapose la construction de l’empire Frère et les découvertes de la finance moderne. La finance apprit la diversification et l’émiettement du portefeuille, Albert Frère choisit quelques sociétés en rappelant que si le petit minoritaire est un petit con, le grand minoritaire n’en est qu’un grand. La finance découvrit l’efficience des marchés tandis qu’Albert Frère appliquait l’intuition et la connivence. La finance consommait sa renaissance gréco-latine en affublant ses découvertes de lettres grecques, les alphas, les bêtas et autres signes cabalistiques pour symboliser la mathématique des options alors qu’Albert Frère comptait les présences et les rapports de force en assemblée générale. L’enseignement de la finance redécouvrait la "corporate gouvernance" tandis qu’Albert Frère ambitionnait son prochain coup, d’une audace que nul n’aurait pu imaginer. Transposant la démocratie dans la monnaie, la finance proclamait "un homme, une voix" pendant qu’Albert Frère arrivait à optimiser l’effet de levier qu’il pouvait déployer, transformant (foi d’études académiques !) une action en six voix par le jeu de poulies de la cascade de holdings qu’il articula.

La seule chose sur laquelle Albert Frère buta, ce fut cette énigmatique décote des holdings qui conduit les holdings à voir leur cours de Bourse se déprécier mystérieusement. Ce fut le seul domaine devant lequel le financier de Gerpinnes dû capituler. Et finalement, lorsque l’académicien met en perspective le capitalisme d’Albert Frère et son propre enseignement, il doit transposer une réplique assassine de Michel Audiard dans "Un taxi pour Tobrouk" : deux professeurs assis vont moins loin qu’un génie qui marche.