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Face et Profil

Le chercheur récompensé

PAR SANDRINE VANDENDOOREN

Mis en ligne le 07/11/2003

Pierre Nokin est le patron et fondateur d'Euroscreen, l'«Entreprise de l'année». Une récompense qui couronne ses activités dans la recherche de nouveaux médicaments et qu'il est fier de partager avec les chercheurs de l'ULB

RENCONTRE

Le deuxième essai fut le bon! La société Euroscreen avait manqué de peu le titre d'«Entreprise de l'année 2002» (*), puisqu'elle faisait partie des six entreprises nominées. Tenace, son patron Pierre Nokin a retenté sa chance, cette année. Avec succès. La société bruxelloise de biotechnologie, active dans la découverte de médicaments, vient d'être sacrée «Entreprise de l'année 2003» (côté francophone).

«Pierre Nokin est un homme modeste. Euroscreen, c'est son initiative mais il n'aime pas qu'on le dise». C'est en ces termes qu'Henry Mestdagh, le président de l'Union wallonne des entreprises (UWE), le présentait, récemment, lors d'un lunch-conférence organisé par la chambre de commerce Canada-Belgique-Luxembourg. Et c'est vrai que Pierre Nokin préfère parler de sa société que de lui-même. «Euroscreen, ce n'est pas moi tout seul. L'idée de créer l'entreprise est venue des chercheurs de l'ULB, qui avaient réalisé des travaux intéressant l'industrie pharmaceutique. A travers leurs contacts avec les entreprises, ils ont pris conscience que leurs recherches valaient la peine d'être exploitées, mais ils n'avaient pas envie de le faire eux-mêmes. A la même époque, je cherchais, de mon côté, à fonder ma propre société», raconte ce Bruxellois, âgé de 55 ans.

Docteur en biochimie, l'homme a commencé sa carrière chez UCB avant de rejoindre, comme chercheur, la société Labaz, une firme belge à l'origine de la création du groupe Sanofi. Désireux, depuis toujours, de participer davantage à la gestion de l'entreprise qui l'occupe, Pierre Nokin entreprend une formation en gestion à l'école de commerce de Solvay. Son nouveau diplôme en poche, il réoriente sa carrière dans une petite société spécialisée dans le «Medical Device» (seringues, implants, etc). «C'est à ce moment-là que m'est venu le désir de fonder ma propre société tout en retournant à mes premières amours: la découverte de nouveaux médicaments. En 1993, j'ai rencontré l'équipe du laboratoire IRIBHM (Institut de recherche interdisciplinaire en biologie humaine et moléculaire) qui fait partie de la faculté de médecine de l'ULB». Cette équipe avait développé des lignées cellulaires (ndlr: des cellules animales modifiées génétiquement) utilisées par les firmes pharmaceutiques pour mettre au point un nouveau médicament. Pierre Nokin décide alors de valoriser industriellement cette technique. Ainsi naît Euroscreen, en 1994.

«Jusqu'à la fin des années 80, pour trouver de nouveaux médicaments, on devait tester l'interaction d'un futur médicament avec des récepteurs qu'on allait chercher dans des cellules de tissu accessibles comme le coeur de boeuf ou le cerveau de rat. Actuellement, avec les techniques de biologie moléculaire, on peut développer des cellules animales facilement cultivables dans le laboratoire, mais dont on a modifié le programme génétique de manière à leur faire exprimer des récepteurs humains», tente-t-il d'expliquer, pédagogiquement.

La spin-off de l'ULB dispose aujourd'hui d'un catalogue qui comprend près d'une centaine de récepteurs humains, qui correspondent, chacun, à une cible pharmacologique. Ses clients sont les laboratoires de recherche des grandes firmes pharmaceutiques et biotechnologiques. «La grande difficulté de l'industrie pharmaceutique consiste à définir quelles cibles sont susceptibles de générer des médicaments intéressants», constate-t-il.

Une cellule-souche génétiquement modifiée par Euroscreen coûte, en moyenne, 30000 euros. C'est cette activité commerciale -la plus visible- qui génère aujourd'hui la majeure partie des revenus de la société. L'entreprise, qui emploie 73 personnes, dont 25 docteurs en sciences, réalise un chiffre d'affaires annuel de 7,5 millions d'euros, dont 95 pc à l'exportation (43 pc aux Etats-Unis et 7 pc au Japon). «Tous nos revenus sont réinvestis dans l'activité de recherche», précise le patron d'Euroscreen. Raison pour laquelle l'entreprise n'est pas encore rentable aujourd'hui même si, contrairement à nombre de sociétés de biotechnologie, elle affiche un cash flow positif. «Notre objectif est d'être rentable d'ici 4 à 5 ans».

Pour ce faire, Pierre Nokin mise beaucoup sur cette activité de recherche, et notamment sur l'identification de récepteurs inconnus ou orphelins, c'est-à-dire ceux dont on ignore le rôle qu'ils jouent dans la pathologie, pour en faire des futures cibles de médicaments. A ce jour, la société a déposé une douzaine de brevets sur des cibles, soit plus ou moins un brevet par an. Les premiers d'entre eux viennent d'être délivrés, notamment un brevet sur un récepteur impliqué dans l'infection par le virus du sida, pour lequel Euroscreen a négocié un accord de licence avec Pfizer. Ce genre de licence peut générer des revenus de 10 millions d'euros, hors royalties sur le médicament qui sera commercialisé. «Mais que l'on ne s'y trompe pas, insiste Pierre Nokin, Euroscreen n'a pas vocation à devenir une société pharmaceutique».

Forte de sa croissance, la société, sise sur le campus de l'hôpital Erasme à l'ULB, avait besoin d'espace. Elle vient d'ouvrir un deuxième siège sur le site de l'Aéropole de Gosselies.

Pour financer les multiples projets d'Euroscreen, ses actionnaires (des privés, dont Pierre Nokin; l'ULB, et des institutionnels, comme Fortis, la Floridienne, KBC, AvH, etc.) sont en train d'organiser une nouvelle levée de fonds. En revanche, une éventuelle entrée en bourse n'est pas à l'ordre du jour. Car, outre le climat boursier peu porteur, «nous n'avons pas encore la taille critique suffisante pour franchir le pas».

Mais dans quelques années, qui sait...

(*) Concours organisé par Ernst & Young en collaboration avec l'Echo, Fortis Banque et la RTBF. Pour l'édition 2003, 37 entreprises étaient candidates au titre d'«Entreprise de l'Année».

© La Libre Belgique 2003

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ÉTATS D'ÂME Vous avez des hobbies? Le golf et la voile que je pratique surtout en Bretagne. C'est là que je vais me ressourcer. Que pensez-vous de la peur suscitée par les OGM (organismes génétiquement modifiés) ? Je m'étonne qu'on ait diabolisé les OGM en Europe alors que ce n'est pas le cas aux Etats-Unis. Cette crainte touche uniquement le domaine agricole car les cellules avec lesquelles on travaille chez Euroscreen sont aussi génétiquement modifiées mais elles ne font peur à personne car elles restent dans les labos. Sur le plan économique, cette attitude de peur va causer un tort énorme à l'Europe, qui va perdre du terrain par rapport à son concurrent américain. Pourquoi avoir choisi, en tant que firme bruxelloise, l'Aéropole de Gosselies pour installer votre nouvelle unité de production? Euroscreen est une société bruxelloise qui garde son siège social et une partie de sa recherche à Bruxelles. Nous sommes venus à Gosselies car nous devions nous étendre. Outre l'aspect «aides Objectif 1», nous avons été attirés par le site de l'Aéropole, destiné à accueillir des sociétés de haute technologie et de biotechnologie.

© La Libre Belgique 2003

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