Les retraités face à la crise
Une conférence nationale sur les pensions vient d'être lancée et devrait occuper les esprits toute l'année 2009. Cette conférence devrait notamment tenter de donner des pistes sérieuses de réforme à notre système de pension légale par répartition qui en a tant besoin.
- Publié le 20-12-2008 à 00h00

Une conférence nationale sur les pensions vient d'être lancée et devrait occuper les esprits toute l'année 2009. Cette conférence devrait notamment tenter de donner des pistes sérieuses de réforme à notre système de pension légale par répartition qui en a tant besoin.
D'autre part, la crise financière que nous connaissons ne manque pas également de poser des questions tout particulièrement dans le domaine des pensions complémentaires par capitalisation. Plongés dans les miasmes persistants de cette crise financière qui n'en finit pas de nous accabler jour après jour, nous sommes en droit de nous interroger sur ses effets sur nos retraites de demain.
Nul n'ignore sur le thème de l'avenir de nos pensions les risques démographiques qui pèsent sur nos régimes de sécurité sociale fonctionnant par répartition (rappelons que la logique de la répartition repose sur le transfert immédiat des cotisations des actifs vers les retraités à l'opposé de la capitalisation où chacun épargne pour lui-même).
Un triple phénomène viendra largement chahuter l'équilibre des systèmes par répartition dans les prochaines décennies: l'allongement constant de notre espérance de vie, un niveau durablement insuffisant de la natalité et l'arrivée en masse à la retraite des générations du baby-boom.
Face à cette dérive que beaucoup nous prédisent, parfois avec un mélange consommé de catastrophisme et d'intérêt plus ou moins dissimulé, ne nous a-t-on pas vanté les mérites indiscutables de l'épargne et de la capitalisation? Et voilà que par cette chute sans précédent des marchés financiers, ce qui devait nous permettre de compenser les faiblesses de la répartition est à son tour atteint de doutes et d'atonies.
Les piliers de la retraite se fissurent les uns après les autres. Les plus grands fonds de pension américains ont perdu à l'instar des autres gestionnaires de portefeuilles des montants considérables en quelques mois. Des salariés, de bonne foi et plus ou moins convaincus, ont investi des sommes considérables dans leur propre entreprise, espérant constituer ainsi un patrimoine "messianiquement" à la hausse et leur permettant à la retraite de disposer de ressources confortables.
Quelques mois d'agitation boursière ont remis en question ces certitudes. Des épargnants arrivant à l'âge de la retraite réalisent subitement qu'ils ont perdu une part significative de l'épargne de toute une vie. Faut-il pour autant "jeter le bébé avec l'eau du bain", abandonner cette idée de capitalisation, se recroqueviller sur la répartition et attendre avec fatalité la crise démographique qui pourrait nous affecter après cette crise financière?
Ce serait bien sûr là tomber de Charybde en Scylla. La faiblesse d'un système ne renforce nullement l'autre! On ne résout pas un problème dans son jardin en semant le doute et le désordre dans le jardin du voisin. Cette crise financière doit plutôt nous inciter au sein de chacun des systèmes à réfléchir et oser les réformes qui s'imposent.
Une première observation devenue évidente est que les deux systèmes (répartition et capitalisation) comportent tous les deux des risques considérables; il n'est pas crédible d'en opposer l'un à l'autre en le présentant comme un remède absolu. Ainsi, les réformes visant à transformer entièrement nos systèmes de sécurité sociale par répartition en régimes de capitalisation (telles que par exemple les réformes entreprises en Amérique Centrale et du Sud) ne sont définitivement plus des exemples crédibles à suivre pour autant qu'ils aient pu l'être précédemment.
Ceci est sans doute la première leçon de cette crise en ce qui concerne les retraites. Mais renoncer pour autant à la capitalisation et tout investir dans la répartition serait tout aussi irresponsable compte tenu des risques démographiques rappelés plus haut. Face aux incertitudes qui pèsent sur les deux systèmes, (incertitude financière pour la capitalisation, incertitude démographique pour la répartition) la solution de bons sens est la diversification et le recours à une architecture des retraites mélangeant harmonieusement (et sans idéologies du passé) répartition et capitalisation.
Encore faut-il mettre en place dans les deux cas des systèmes adéquats qui puissent le mieux possible amortir les effets des crises. La vraie question des retraites n'est donc définitivement plus la guerre stérile entre les ayatollahs de la répartition et les aficionados de la capitalisation mais bien comment dans un système marchant sur deux jambes, se doter de deux structures toutes les deux viables.
Quelques leçons
Dans ce domaine, la crise financière actuelle nous apporte indiscutablement pour la partie en capitalisation quelques leçons utiles mais aussi quelques pièges. La situation de nouveaux retraités américains ayant perdu dans les quelques mois précédant leur pension parfois plus de la moitié d'un patrimoine, constitué années après années, ne peut que nous interpeller.
Les évolutions récentes des places financières pourraient donc nous inciter à recommander à l'avenir pour nos retraites exclusivement des actifs peu risqués, de type obligataires et abandonner l'idée d'investir "sa retraite en bourse". Il s'agit là d'un réflexe typique du "court-termisme" qui caractérise tant nos sociétés dans tous les domaines. Il faut redire ici que les actions et autres placements dans l'économie réelle constituent depuis toujours sur le long terme le meilleur investissement.
Or la dimension du temps joue un rôle essentiel en matière de retraite. On comprendra sans peine que pour un jeune salarié de 30 ans épargnant pour sa pension, l'horizon temporel est tout autre que pour un travailleur de 64 ans à la veille d'être pensionné. La finance moderne et ses règles de comptabilisation (philosophie de la "market value" appliquée de manière absolutiste) incitent pourtant à se focaliser sur les valeurs du jour et induit des peurs artificielles pouvant à leur tour déboucher sur des stratégies financières sans doute prudentes mais médiocres en rentabilité.
Le jeune salarié de 30 ans qui ne touchera sa retraite au plus tôt que dans 30 ans doit-il aujourd'hui face aux marasmes boursiers renoncer à tout investissement risqué et ne plus quitter le rivage des obligations d'Etat? Ce serait assurément une grave erreur de perspective. Le temps joue en sa faveur. Aux crises d'aujourd'hui succéderont comme il en a toujours été, des périodes d'euphorie, et le lissage sur plusieurs décennies se fera de lui-même tout en garantissant un rendement largement supérieur à des taux d'intérêt.
En matière de retraite, on peut d'ailleurs montrer d'un point de vue macroéconomique que la capitalisation ne joue vraiment son rôle complémentaire par rapport à la répartition que moyennant le recours à des investissements de type actions dans l'économie réelle. Un régime en capitalisation exclusivement investi en obligation d'Etat n'est en réalité pas très différent d'un régime en répartition. S'il faut donc garder les investissements en actions au cœur du dispositif de la capitalisation, il faut aussi veiller à éviter le syndrome du "dégonflement" de l'épargne la veille de la retraite! Dans ce contexte des stratégies de type "life style" existent et sont certainement à mettre en avant plus que jamais.
Question d'âge
Ces fonds consistent à adapter la stratégie financière en fonction de l'âge. En début de carrière, l'investissement est quasi exclusivement en actions, ensuite la proportion d'actions diminue et le patrimoine migre progressivement vers un portefeuille quasi obligataire lorsqu'on se rapproche de l'âge de la retraite. Ces produits illustrent parfaitement l'importance du facteur temps en finance: le même titre financier ne peut pas s'apprécier de la même façon selon qu'il est potentiellement destiné à une revente rapide ou un investissement sur le long terme (il s'agit là précisément d'un point que les prescripteurs dogmatiques des nouvelles normes comptables ont oublié). C'est sans doute là une autre grande leçon de cette crise financière.
On a beaucoup parlé de l'opposition entre la finance et l'économie réelle. On pourrait également opportunément opposer le court-termisme à la nécessité de visions long terme. Et les retraites constituent à l'évidence un domaine où le long terme règne. Qu'il s'agisse dans cette matière des retraites, de normes comptables, de règles de solvabilité ou encore de stratégies d'investissement, sortons donc des canevas convenus imposés par des financiers et des comptables "le nez sur l'événement" et intégrons dans nos raisonnements le facteur du temps.
Analyser les risques dans leur structure spatiale mais aussi temporelle, voilà un beau défi posé par la crise que nous vivons et qui s'adresse si bien aux actuaires chargés de dessiner l'architecture de nos retraites de demain, qu'il s'agisse de répartition ou de capitalisation.
Professeur UCL, Institut des Sciences Actuarielles pierre.devolder@uclouvain.be www.actu.ucl.ac.be/staff/devolder/pdevolder.html Les piliers de la retraite se fissurent les uns après les autres. Plus que jamais, le sujet figure au cœur de l'actualité.
