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dossier

L’économie chinoise tourne à plein régime

Philippe Paquet

Mis en ligne le 01/05/2010

Avec une croissance de 12 %, la Chine connaît moins que jamais la crise. Pékin redoute toutefois l’instabilité sociale que causerait une surchauffe.
Analyse

A l’heure d’une visite à Pékin et à Shanghai (pour l’inauguration de l’Expo universelle, ce samedi) du président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, qu’accompagnent plusieurs commissaires européens dont Karel De Gucht, en charge du commerce international, l’économie chinoise s’affiche sous un jour pour le moins paradoxal.

Alors que le monde est toujours enlisé dans la crise, sinon dans la récession, la Chine a enregistré, au premier trimestre 2010, une croissance de presque 12 % en glissement annuel, une performance sans précédent depuis 2007. Mais si, pour reprendre l’expression du président de la Chambre européenne de commerce à Pékin, Joerg Wuttke, "le gâteau devient plus gros", le climat d’affaires est jugé détestable. "Les perspectives s’amenuisent", selon M. Wuttke, qui a récemment mis en cause un nationalisme chinois de plus en plus envahissant.

La Chine a manifestement surmonté jusqu’ici les effets de la crise, et cela bien que la chute de la demande mondiale eût initialement frappé de plein fouet une économie fondée sur l’exportation. On se souvient de la fermeture en 2009 de milliers d’usines qui renvoya vers leurs campagnes des dizaines de millions de travailleurs migrants. Le gouvernement réagit avec un plan de relance de quelque 4 000 milliards de yuans (450 milliards d’euros) pour financer notamment de grands projets d’infrastructure. Le pays peut en effet s’appuyer sur son énorme marché intérieur et, dans l’Ouest et le Sud-Ouest, où le développement accuse un retard par rapport aux régions côtières, les opportunités économiques ne manquent pas.

Le Parti communiste chinois avait toutes les raisons d’empêcher une détérioration de la situation. S’il a réussi à faire le vide autour de lui en liquidant toute forme d’opposition politique (depuis la répression de Tian’anmen, en juin 1989, les dissidents sont soit en exil soit en prison et de lourdes condamnations ont encore fait l’actualité des derniers mois), le PCC redoute l’agitation sociale qui pourrait résulter d’une expansion du chômage, d’une baisse des revenus et d’un creusement des inégalités. La Pologne a montré en son temps qu’un régime communiste pouvait s’écrouler sous les coups de boutoir des travailleurs mécontents - raison pour laquelle, en Chine, les syndicats indépendants sont interdits et le droit de grève n’est pas inscrit dans la Constitution

Aujourd’hui, les analystes se demandent si les autorités chinoises n’y sont pas allées trop fort dans leur souci de faire tourner la machine économique. Celle-ci présenterait les risques d’une surchauffe dont les conséquences négatives auraient de quoi alimenter aussi la grogne de la population. D’aucuns font valoir, toutefois, que les chiffres font illusion : le taux de 12 % est moins impressionnant qu’il n’y paraît, car il est calculé par rapport à un premier trimestre 2009 qui fut, avec 6 % de croissance, calamiteux au regard des normes chinoises. Et si les prix de détail sont repartis à la hausse avec 2,7 % en février et 2,4 % en mars, on reste en deçà du plafond de 3 % fixé par le gouvernement.

Le danger d’une inflation galopante qui mettrait en péril la stabilité sociale semble donc théorique et lointain. Cela ne signifie pourtant pas que le ciel économique chinois soit sans nuage. Les Chinois continuent, par exemple, de placer massivement leur argent dans l’immobilier, secteur où la spéculation fait toujours rage. Les investissements y ont progressé de 35 % au premier trimestre 2010 et de 39 % pour le seul mois de mars, ce qui montre clairement la tendance. La crise n’empêche pas les prix de flamber et les autorités annoncent mesure sur mesure pour tenter d’enrayer un phénomène susceptible de nourrir l’inflation et, à terme, de créer une bulle dont l’explosion provoquerait, comme dans l’Amérique des subprimes, une tragédie économique et sociale.

La résistance chinoise à la crise s’est aussi traduite par un repli protectionniste qui va de pair avec un nationalisme de plus en plus affirmé. La Chambre européenne de commerce stigmatise le lobbying des entreprises chinoises auprès des autorités pour que le marché chinois ne s’ouvre pas autant ou aussi vite qu’il le faudrait. L’UE enregistre toujours un déficit colossal dans ses échanges avec la Chine (sur les 326 milliards d’euros d’échanges bilatéraux en 2008, les exportations européennes vers la Chine ne représentent que 78,4 milliards). Ce déséquilibre n’est pas étranger à la sous-évaluation du renminbi (le yuan) et aux pratiques de dumping qui favorisent les exportations chinoises. Karel De Gucht a plaidé cette semaine à Pékin pour qu’on y remédie, mais s’il a été écouté, on n’est pas sûr qu’il ait été entendu.

Les perspectives ne sont, en effet, pas très encourageantes. "Nous perdons du terrain", a averti Joerg Wuttke. Et d’incriminer - signe des temps - le pouvoir d’Internet devenu, dans une Chine où les médias traditionnels sont étroitement contrôlés, le principal espace de la liberté d’expression. Les Internautes exercent, selon lui, une pression considérable sur les décideurs politiques et économiques pour qu’ils privilégient les intérêts de la Chine, fût-ce au mépris des lois de l’économie de marché et de la libre concurrence.

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