Entreprise

Sans véritable suspense, l’assemblée des actionnaires de Delhaize a approuvé la fusion avec le groupe néerlandais Ahold à 96,22 % des voix représentées. A moins que ce soit 96,71 % ou 99,58 % ? De fait, le décompte du vote électronique a connu une petite défaillance qui n’a été corrigée in fine que grâce à la vigilance d’un petit porteur… Mais cela ne change rien à l’affaire. La fusion a bien été votée avec une large majorité.

Fusion ou reprise ?

Mais au fait, parle-t-on d’une fusion ou plutôt d’une reprise ? Le fait qu’aux Pays-Bas, l’assemblée d’Ahold a approuvé l’opération à 99,97 %, indique que pour Ahold, la question ne se pose pas. Reste que le "board" de Delhaize présent sur le podium a rappelé chaque fois qu’il le pouvait qu’il s’agit bien d’une fusion entre partenaires complémentaires, avec une représentation équitable au sein des différents organes de l’entreprise. Tous ne le voient cependant pas ainsi puisque le CEO de la nouvelle entité sera Dick Boer, le patron actuel d’Ahold, alors que Frans Muller, aujourd’hui CEO de Delhaize, sera en réalité son adjoint…

Ce serait une fusion aussi car il est prévu que les deux entités seront gagnantes : elles bénéficieront toutes les deux réunies, des synergies qui vont forcément naître de ce rapprochement. Mais d’aucuns font remarquer que ce sont les enseignes des Etats-Unis (où Delhaize est très largement présent) qui paieront l’essentiel des 500 millions d’euros de synergie attendus sur les trois ans à venir.

Discrimination fiscale

Et puis, l’opération fait mal au portefeuille des actionnaires belges de Delhaize pour qui elle ressemble bien à une reprise, non pour des raisons purement émotionnelles ou patriotiques - mêmes si celles-ci ont également été évoquées avec un certain lyrisme à l’assemblée -, mais pour des motifs purement fiscaux. En effet, le fait que la nouvelle entité soit une société de droit néerlandais cotée en Bourse, implique que le dividende que percevra l’actionnaire belge sera amputé de 15 % de précompte néerlandais et ensuite de 27 % de précompte belge. Une double taxation qui crée de fait une discrimination entre les actionnaires d’Ahold-Delhaize, selon qu’ils résident d’un côté ou de l’autre du Moerdijk… "On ne peut rien y faire" , a reconnu le board qui a cependant précisé qu’il a prévu d’augmenter le "payout ratio", donc le montant des bénéfices consacrés aux dividendes, pour compenser cette différence. Ce qui n’enlève rien au fait que les actionnaires néerlandais bénéficieront d’un traitement fiscal privilégié.

Modifié ou momifié

Autre motion qui a eu quelques peines à passer la rampe et qui n’a récolté que 59 % des voix, c’est cette prime en actions de 1,5 million d’euros accordée à Frans Muller pour services rendus et qui vise aussi à le garder à bord pendant encore trois ans au moins. Un message qui passe mal aussi auprès des syndicats, comme on peut le lire par ailleurs.

Mais c’est Gui de Vaucleroy ancien patron de Delhaize et représentant des familles fondatrices qui eut le dernier mot. "Modifié ou momifié. Cela a toujours été mon mot d’ordre , a-t-il souligné . Je pense que la fusion va permettre de créer un groupe puissant, que l’enseigne Delhaize et son nom seront sauvegardés dans le nouveau groupe car il y a une réelle complémentarité. C’est un moment d’émotion et un grand pas pour notre entreprise" , a-t-il ajouté en terminant par un vibrant "Longue vie à Ahold Delhaize…" , prononcé en néerlandais. Tout un symbole.


"Les franchisés Ahold : moins libres, mais plus rentables"

La fusion serait plus simple si les deux distributeurs n’avaient aucun terrain de jeu commun. Mais ils en ont : tous deux sont présents aux Etats-Unis, sur la côte est, et… en Belgique. En 5 ans, depuis 2011, le groupe Ahold a ouvert une quarantaine de magasins Albert Heijn, son enseigne phare, dont une petite dizaine en franchise. Mais en Flandre exclusivement.

Tant qu’ils étaient concurrents, il n’y avait rien à redire (même si depuis un an que le mariage est annoncé, Albert Heijn ne s’est pas abstenu de poursuivre son expansion en Belgique). Mais ils ne le sont plus… L’Autorité belge de la concurrence a d’ailleurs pointé un certain nombre de doublons gênants. Huit magasins Albert Heijn seraient concernés, tous intégrés. Mais aussi cinq AD Delhaize, aux mains de franchisés, qui pourraient être contraints de fermer leurs portes. "Un sujet délicat", convient un franchisé non concerné, dont le point de vente est situé en Wallonie. Qui est persuadé que le groupe fera "ce qu’il doit faire : un geste, une indemnité financière… Il aurait en tous les cas tout intérêt à le faire".

Ce qui ne veut pas dire que cette fusion ne changera rien pour l’ensemble des franchisés. "On n’en sait encore rien, avoue-t-il. Si ce n’est que Delhaize s’est engagé sur le maintien de la marque Delhaize."

S’ils ont obtenu leurs apaisements sur l’enseigne, rien n’a été dit de l’assortiment. Sera-t-il toujours aussi vaste, qualitatif et belge ? Et quid de la logistique ? Et des prix ? Le groupe versera-t-il dans le hard-discount ? Ou dans une guerre des prix, comme il y a quelques années ? "Cette période du bénéfice à court terme nous a perturbés, car nous envisageons, nous, notre avenir à moyen ou long terme. Et puis, elle a été de pair avec une réduction de l’assortiment. Il y avait un mal-être dans le back-office, les dépôts, la centrale, qu’ils nous transmettaient."

"Nous n’avons aucun élément en mains sur l’après-fusion, mais cela ne veut pas dire qu’on doit s’inquiéter, sourit-il. Les franchisés représentent, en Belgique, plus de la moitié du chiffre d’affaires et davantage encore en termes de bénéfices. Le groupe doit savoir qu’on ne doit pas changer un cheval qui gagne la course. Je suppose qu’ils vont apprendre l’un de l’autre. Une fusion, c’est une intégration, même si les cultures sont différentes."

Ce qui les rassure, c’est que les franchisés de Ahold, aux Pays-Bas, sont, "selon la presse", "moins libres" que les franchisés de Delhaize, mais "plus rentables". "Certes d’autres critères interviennent. Le tissu commercial aux Pays-Bas est différent. Il y a moins de concurrence, et donc plus de chiffre d’affaires au mètre carré… Mais les franchisés gagnent mieux leur vie."


"Rien que du bla-bla"

Contre le bonus. Ils étaient une grosse cinquantaine, membres du personnel affilés au SETCa, à donner de la voix, lundi, avant l’ouverture de l’AGE. Quasiment plus nombreux que les actionnaires à qui ils distribuaient un faux billet de 1 dollar, rouge, à l’effigie de Frans Muller, le CEO du groupe, et sur lequel était inscrit 1,5 million. Soit la somme que le conseil d’administration, avec l’aval du comité de rémunérations, proposait aux actionnaires de verser à celui qui a mené cette fusion à bien. Pas tant sous forme de bonus pour services rendus, que de prime pour services à rendre. Un montant jugé "indécent" par les syndicats, pris "sur le dos des travailleurs" ! "Ce que M. Muller a fait - un plan de restructuration qui a coûté 1 800 emplois - tout le monde peut le faire."

Pour plus de clarté. Mais c’est surtout l’avenir du personnel des deux groupes qui préoccupe le syndicat. "Nous avons rencontré le directeur des ressources humaines du groupe au niveau européen et que nous a-t-il appris ? Rien , regrettait Myriam Delmée, vice-présidente du SETCa . Le groupe nous tiendra au courant des suites de la fusion. Et pour le reste, nous n’avons obtenu aucune information sur l’avenir des magasins ou sur les conditions de travail."